Focus
Gilles Deleuze : les deux lectures du temps sous alcool
© Albers, série Spéculaire 2018, Edouard Taufenbach, collage argentique.
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 décembre 2024.
Il a aimé beaucoup boire, et puis il a arrêté. Pour raisons de santé, mais aussi parce que ce que Deleuze percevait comme un moyen de se mettre au niveau de l’intensité de la vie est finalement apparu comme un empêchement. Son conseil ? Boire, peut-être, mais se garder de l’alcool triste.
Gilles Deleuze est l’un des rares philosophes à s’être confié sur son rapport à l’alcool et à l’alcoolisme. Dans son Abécédaire, interrogé par Claire Parnet, il traite la question « B comme Boisson » et avoue d’emblée : « J’ai beaucoup bu, ça, j’ai beaucoup bu. » Pourquoi ? Il répond quelques minutes plus tard : il avait entrevu « quelque chose de trop fort dans la vie », et la boisson avait pour fonction de le « mettre au niveau » de cette puissance. Et puis il lâche cette confidence : « J’ai eu le sentiment que ça m’aidait à faire des concepts », donc à philosopher, puisqu’aux yeux de Deleuze la philosophie est une activité consistant à créer des concepts. Un peu comme le jazzman ou l’écrivain beatnik, Gilles Deleuze semble avoir cherché dans l’alcool une inspiration et une ouverture. Pourquoi a-t-il arrêté de boire, dès lors ? Il donne deux réponses. Il invoque des « raisons de respiration, de santé » – et dans la biographie croisée de Deleuze et Guattari signée par François Dosse (La Découverte, 2009), on apprend en effet qu’en 1969, âgé de 44 ans, Deleuze a subi une opération de thoracoplastie qui lui a laissé un seul poumon et l’a forcé à une longue convalescence dans le Limousin. Mais aussi, et de façon plus fondamentale, Deleuze affirme qu’il a cessé parce qu’il s’est aperçu que l’alcool l’empêchait de travailler. Il formule ainsi, à sa manière, un impératif moral : « On peut toujours faire tout ce qu’on veut, si ça ne vous empêche pas de travailler. »