Essai
Georges Canguilhem, la résistance du vivant
Georges Canguilhem. ©Adoc photo
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
Il a révolutionné notre vision de la médecine. Et s’il y avait un lien entre la théorie de la vie comme « résistance » et l’engagement du philosophe Georges Canguilhem dans la lutte armée ? Explications par Frédéric Worms, spécialiste des penseurs du vivant.
Il y a eu un premier tournant dans la vie de Georges Canguilhem, comme il le raconte dans un important entretien où il livre ainsi la clé de toute sa pensée : « Ce qui a été déterminant, c’est le fait qu’en 1940, j’ai demandé à être mis en congé pour convenance personnelle, afin de ne pas avoir à enseigner ce qui semblait se préparer, c’est-à-dire la morale du maréchal Pétain. » Ainsi, déjà, comme enseignant de philosophie, et avant d’aller plus loin encore, Georges Canguilhem entre-t-il en résistance. C’est le début de son action, au côté de son ami Jean Cavaillès « qui venait de fonder avec d’Astier de la Vigerie le mouvement de résistance “Libération” ». Il faudra bien sûr y revenir.
Mais dans le même passage, et toujours sous le signe de Cavaillès, Georges Canguilhem évoque aussi un autre tournant, au même moment : celui de sa recherche en philosophie, en lien avec les études de médecine qu’il avait commencées dès avant la guerre, parce qu’il voulait « ajouter à [ … ] ses connaissances d’ordre livresque en philosophie, quelques connaissances d’expérience ». Or, lorsque Cavaillès, en 1940 toujours, lui propose un poste pour le remplacer dans la chaire de l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, Georges Canguilhem va faire la rencontre qui va déterminer la suite de son œuvre : « C’est à Clermont-Ferrand que j’ai trouvé, dans les professeurs de la faculté de médecine de Strasbourg, une représentation, une pratique de la biologie et de la médecine qui m’a réellement transformé. »
Une philosophie critique
C’est là le deuxième tournant capital de 1940, qui conduira Canguilhem à sa thèse de médecine de 1943, désormais connue comme le chef-d’œuvre de philosophie qu’elle est aussi sous le titre Le Normal et le Pathologique (PUF, 1966).
Il y a certes une distinction à faire entre la résistance et la philosophie, entre ces deux dimensions, entre ces deux ordres différents de la grandeur de Georges Canguilhem, si l’on osait le dire ainsi. Mais il y a aussi un lien entre eux, entre ces deux tournants dans sa pensée et dans son action, et il faut tenter de le préciser tout de suite. Ce lien ne repose pas seulement sur le passage de la théorie « livresque » à l’action et à la pratique, notamment médicale, que Canguilhem n’a justement exercée qu’une fois, dans la Résistance, au maquis. Car c’est aussi l’inverse : il y a aussi un lien, non moins profond, de l’action et de la pratique avec la philosophie, ou plutôt avec une philosophie critique, et c’est là un point essentiel. Car Georges Canguilhem n’a jamais séparé la médecine et la biologie elles-mêmes d’une critique, qui se trouve bien sûr aussi au principe des refus politiques – ayant eux-mêmes une dimension philosophique – motivant l’entrée dans la Résistance. On pourrait s’y tromper, c’est pourquoi il faut commencer par ce second aspect, avant de revenir au premier.