La résistance peut-elle avoir recours à la violence terroriste ?
Gérard Rabinovitch : « La terreur dévoie l'esprit de la résistance »
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
La résistance implique parfois une lutte armée. Est-il pour autant impossible de la distinguer du terrorisme ? Le philosophe Gérard Rabinovitch – dont le père, Léopold, a fait partie des résistants armés FTP-MOI – a consacré un essai à cette question en 2014. Dans Terrorisme/Résistance. D’une confusion lexicale à l’époque des sociétés de masse (Le Bord de l’eau), il fustige la tendance, notamment chez les intellectuels progressistes, à mélanger les deux pour excuser le recours à la terreur.
On pourrait croire que votre essai Terrorisme/Résistance, sorti en 2014, condamne la lutte armée. Vous mettez pourtant résistance armée et résistance civile à égalité de mérite, sans les opposer. Vous dédiez d’ailleurs sa rédaction à la mémoire des combattants FTP-MOI, qui menèrent des actions armées contre l’occupant, et à la résistance civile des « Justes parmi les Nations », qui sauvèrent pourchassés et persécutés.
« Le monde n’est pas une chambre d’enfant », rappelait Sigmund Freud. Si les recours de la civilité démocratique vous sont retirés par des formes de tyrannie despotiques ou totalitaires qui vous annihilent comme sujet humain, et comme sujet politique, la résistance est requise d’advenir. Elle peut se trouver fondée à être armée. La résistance « civile », notamment de « sauvetage » des persécutés et des pourchassés, comme ce fut le cas durant la Seconde Guerre mondiale, repose sur le même socle éthique. C’est la même révolte qui les fonde et les justifie. La résistance civile non armée, ce n’est pas du « pacifisme ». Ce dernier, hélas, dissimule trop souvent lâchetés et compromissions. La résistance civile est engagée. Elle prend des risques vitaux face à l’oppresseur, et n’est pas moins héroïque. Elle a seulement une autre vocation dans le combat contre la tyrannie.
Vous dites aussi que la lutte armée contre le nazisme ne s’autorisait pas tout…
Gérard Rabinovitch — La résistance armée contenait dans ses actions l’empreinte du motif de son combat. Elle ne se permettait pas tout. La légitimité des moyens y était corrélée à l’équité des fins. En se posant des limites, les résistants faisaient une distinction qui avait une signification éthique entre ceux qui pouvaient être tués et ceux qu’on devait impérativement éviter de tuer. Les fins de la Résistance – abattre la tyrannie, sous forme d’oppression ou d’occupation, sauvegarder quelque chose du « sentiment d’humanité », éléments constitutifs d’une civilisation de vie – bornaient les moyens en retenue. Ce qui la différencie originairement et dynamiquement du terrorisme. La résistance armée et la résistance de sauvetage furent, à l’époque de la furie nazie, un moment de « société éthique ». Quand bien même fut-elle exceptionnelle, contingente, provisoire.
Justement, sous l’Occupation, les nazis traitaient les résistants de terroristes. La différence entre les uns et les autres n’est-elle qu’une question de point de vue ?