La lettre du jeudi
Face à la baisse de la natalité, un “Palais de la maternité” ou rien !
Alexandra Kollantaï (ici en 1918) initie la création d’une maternité hors du commun, baptisée « Palais de la maternité », et annonce qu’il sera ouvert à toutes les femmes, et totalement gratuit. © Domaine public
« Je ne suis pas ravie d’apprendre qu’Emmanuel Macron compte venir me chercher jusque dans ma boîte aux lettres pour me suggérer de m’activer les ovaires. À partir du mois d’août, toutes les personnes âgées de 29 ans recevront une lettre d’information autour de la fertilité. Cette histoire de courrier m’a suggéré une autre question : au fond, qu’est-ce que j’attends de la puissance publique sur le sujet de la fécondité, de la maternité et, plus largement, de la parentalité ?
Ce projet de missive, tout spécialement destinée aux personnes de 29 ans – âge à partir duquel les femmes peuvent congeler leurs ovocytes – rappelle donc l’époque pas si lointaine où le président annonçait en grande pompe vouloir “réarmer démographiquement la France”. Après les discours, on a donc droit à la lettre. Le message est clair : la conscription des utérus continue, la guerre contre les nullipares est déclarée.
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
Je pense que la question de la fécondité et plus largement de la parentalité mérite (beaucoup) mieux. En me demandant ce que j’attendais concrètement de l’État à ce sujet, je me suis souvenue de la biographie intellectuelle de la philosophe Alexandra Kollontaï, Kollontaï. Défaire la famille, refaire l’amour (La Fabrique éditions), écrite par Olga Bronnikova et Matthieu Renault. Philosophe russe, marxiste, membre du parti bolchevique, Kollontaï a une conception très matérialiste de la parentalité : elle estime que les idéaux des gens, leurs désirs profonds, leurs choix personnels sont étroitement corrélés à leurs conditions matérielles d’existence. Selon cette vision du monde, si l’on veut que les gens fassent des enfants… il faut leur en donner les moyens. Kollontaï suggère donc d’établir une série de mesures afin de mettre fin à la triple journée – “épouse, mère et travailleuse” – qui vidait déjà à l’époque les mères, et particulièrement les ouvrières, de toute leur énergie.
Une maternité révolutionnaire
Mais cette abolition de la triple journée n’est peut-être pas la seule chose que l’on peut attendre de la collectivité sur ce sujet. Si vous trouvez déjà cela un peu utopique, vous n’êtes pas prêt à lire une autre suggestion de Kollontaï qui est, selon moi, la plus incroyable et la plus enthousiasmante.
Nommée, après la Révolution d’octobre, à la direction du commissariat du peuple à l’Assistance publique, la philosophe met en place en 1918 un projet très ambitieux : la création d’une maternité hors du commun. Exit, les chambres lugubres et les draps blancs. Le lieu, vaste et choisi avec soin, est situé dans un orphelinat datant de l’impératrice Catherine II de Russie. La philosophe le baptise “Palais de la maternité”, et annonce qu’il sera ouvert à toutes les femmes, et totalement gratuit. Le palais cossu comprend une “nurserie modèle” pour que les enfants soient gardés pendant que les mères se reposent, une cuisine, une bibliothèque pour qu’elles puissent bouquiner et se divertir à leur guise, ainsi qu’une “salle d’exposition dans laquelle des directives seraient données aux mères qui voudraient être aidées”. À tout cela s’ajoutent un congé maternité de huit semaines obligatoires (pour l’époque, c’est énorme !), des soins médicaux gratuits et la mise à disposition de nourriture et de vêtements pour les enfants. Hélas ! cette idée incroyable était trop révolutionnaire pour l’époque. Ce somptueux palais a brûlé – sans doute incendié volontairement – avant même que des bébés puissent y voir le jour.
Faire de la parentalité une période féconde
Le projet de bibliothèque peut sembler saugrenu, il me semble pourtant véhiculer une idée très neuve, et proprement révolutionnaire de la maternité. Je ne peux m’empêcher d’imaginer cette période s’éterniser en de très longues vacances bien méritées (pourquoi pas, soyons folles, ajouter un beau jardin ?) pendant lesquelles les femmes pourraient s’atteler entre elles à penser les grandes idées de demain. Les mères ne seraient pas seulement prises en charge en tant que parturientes mais comme des êtres complets, d’autant plus susceptibles de vouloir changer le monde, qu’elles viennent d’y introduire un nouvel être. L’accouchement et plus largement la parentalité deviendraient des périodes fécondes dans tous les sens du terme, susceptibles de porter les germes des grandes révolutions.
Voici donc ce que l’on peut attendre de la puissance publique, selon Alexandre Kollontaï. Cela a tout de même un peu plus d’allure que ce courrier déprimant envoyé à une frange limitée de la population, non ? »