Dossier / “Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ?”

Et si les réseaux sociaux nous branchaient sur les autres plus que sur nous-mêmes ? Découvrez l’hypothèse de l’“éclipse de Narcisse”

Temps de lecture : 10 min

Et si les réseaux sociaux nous branchaient sur les autres plus que sur nous-mêmes ? Découvrez l’hypothèse de l’“éclipse de Narcisse”

© Stéphanie Lacombe/Pink/Saif Images

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 décembre 2025.

Loin du narcissisme généralisé qu’on les accuse d’avoir encouragé, les réseaux sociaux ont-ils accouché d’un nouveau régime attentionnel et d’un nouveau moi, branché sur la vie des autres plus que sur la sienne ? Cette hypothèse d’une « éclipse de Narcisse », nous l’avons soumise à un philosophe, à un sociologue et à une psychologue.

 

Partons d’une idée reçue. À l’ère des réseaux sociaux, nous serions les contemporains d’une épidémie de narcissisme, chez les jeunes en particulier. Si la « génération Facebook » essayait encore de conjuguer exposition de soi – grâce aux profils, aux selfies et aux likes – et partage d’un monde commun avec le « fil actu », vingt ans plus tard, avec la domination de TikTok, Snapchat ou Instagram, la bascule dans l’hypernarcissisme serait accomplie. Scotchés à leur miroir portatif, les jeunes n’auraient plus d’yeux que pour eux-mêmes. Pris au piège du dispositif numérique devenu algorithmique, ils seraient captifs de leur image. Et comme la figure d’Écho doublait chez Ovide celle de Narcisse, ils redoubleraient la contemplation de leurs images de leurs vocals. Bref, ils se noieraient dans une nouvelle idolâtrie numérique. Se pourrait-il que ce diagnostic soit faux et nous fasse passer à côté de la révolution des réseaux sociaux ? S’ils leur arrivent de s’exposer, ces usagers ne passent-ils pas la plus grande partie de leur temps à se brancher sur la vie et l’ego des autres plutôt qu’à se contempler eux-mêmes ?

“En échangeant avec leurs proches sur WhatsApp ou en faisant défiler les images et vidéos des personnalités qu’ils suivent sur Instagram, les individus ne s’exposent pas, ils s’oublient et s’abreuvent de la vie des autres”

Le soupçon m’est venu d’une observation quotidienne. Dans le train, lorsque je rentre le soir dans ma banlieue, le phénomène que je remarque chez mes semblables n’a rien de narcissique. Éreintés par une journée de labeur où ils ont dû faire montre de leur compétence, de leur assurance, ils cherchent sur leur smartphone à se divertir plutôt qu’à se contempler. Ils ne s’exposent pas, ils s’oublient. Fatigués d’être soi, ils s’abreuvent de la vie des autres, échangeant sans discrétion avec leurs proches sur WhatsApp ou faisant défiler les images et vidéos des personnalités qu’ils suivent sur Insta. Et le sentiment qui me saisit n’est pas celui, impudique, d’être exposé à des ego surdimensionnés mais la gêne d’être envahi par les autres de ces autres.

Second théâtre d’observation : mes plus proches. Lorsque j’ai demandé à ma fille de 16 ans de me montrer, smartphone en main, ce qu’elle faisait, plusieurs heures par jour, sur les réseaux sociaux, principalement Snapchat, TikTok et Instagram, j’ai appris trois choses. D’abord, elle fait défiler les contenus de ses vidéos – ce qu’elle appelle « scroller » – à une vitesse qui défie mon entendement numérique. Elle semble disposer d’un radar qui lui permet de savoir, dès les premières secondes d’une vidéo, par le ton, la forme et le propos, si cet autre-là, aujourd’hui inconnu mais candidat à rejoindre sa « communauté », peut l’intéresser, de sorte qu’elle va continuer à le suivre et à le fréquenter, à en faire, non pas un influenceur, mais un pair de confiance, qui pourra l’inspirer pour répondre à ses problèmes et à ses questions existentielles, sociales, voire politiques. Bref, loin du schéma de la capture narcissique, les réseaux sociaux m’apparaissent là comme le théâtre d’un nouveau régime attentionnel, associant la rapidité du clin d’œil à la capacité de discriminer un « entre-nous » formé par des expériences et des valeurs partagées. Ensuite, j’ai cru comprendre que ma fille postait relativement peu d’images d’elle. Les autres, ses autres, sont plus présents qu’elle sur son téléphone. Enfin, elle contrôle avec soin les limites de la communauté de ceux, souvent ses seuls amis proches, à qui elle envoie des posts. Et les traces de sa vie qu’elle met en circulation, loin d’être brutes, sont « designées » avec un soin prémédité. Nouveau régime attentionnel ultra-rapide, altéro-centré et très contrôlé : tels sont les trois traits qui m’ont frappé au cours de cette séance de formation en réseaux sociaux, moi qui les fréquente très peu. Et j’ai eu envie de dire à ma fille : « Sois plus narcissique ! Au lieu de t’abreuver des autres, de leur regard sur toi, préserve ton ego ! » 

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Empathie Intersubjectivité