Portrait philosophique

Du Bois, pionnier de la pensée antiraciste

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Du Bois, pionnier de la pensée antiraciste

William Edward Burghardt Du Bois, dit W. E. B. Du Bois. © Library of Congress. Graphisme : © Studio L’Éclaireur

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Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.

Au tournant du siècle, le sociologue américain W.E.B. Du Bois fournit, aux luttes contre les discriminations, de précieux outils conceptuels pour œuvrer à l’avènement d’une société plus juste et vraiment égalitaire.

 

« Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs » : c’est en 1900 que le sociologue W.E.B. Du Bois lance pour la première fois cette formule lapidaire qui, réutilisée trois ans plus tard dans Les Âmes du peuple noir, deviendra un mantra de la lutte des Afro-Américains contre le racisme et la ségrégation. Chef de file du Niagara Movement lancé en 1905, Du Bois est de tous les combats. Partisan d’une égalité totale, il s’en prend fermement au « compromis d’Atlanta » qui garantit aux Noirs une éducation de base et des opportunités économiques en échange de leur soumission aux législations discriminantes en vigueur dans le sud des États-Unis. L’inégal traitement compromet radicalement, à ses yeux, toute possibilité d’un épanouissement authentique. Le problème est indissociablement politique et existentiel : Du Bois lui donne le nom de « double conscience ». Il écrit : « Le Noir est une sorte de septième fils, né avec un voile et doué de double vue dans ce monde américain – un monde qui ne lui concède aucune vraie conscience de soi, mais qui, au contraire, ne le laisse s’appréhender qu’à travers la révélation de l’autre monde. C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante. Chacun sent constamment sa nature double – un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure. […] L’histoire du Noir américain est l’histoire de cette lutte – de cette aspiration à être un homme conscient de lui-même, de cette volonté de fondre son moi double en un seul moi meilleur et plus vrai. » Pour Du Bois, cependant, « fondre » ne signifie pas « supprimer ». Il n’est pas question que les Noirs nient leurs différences. Il s’agit seulement de permettre la coexistence de ces deux dimensions de l’identité qui, au moment où écrit le sociologue, se font face dans un rapport intenable d’antagonisme. « Dans cette fusion, [le Noir] ne veut perdre aucun de ses anciens moi. Il ne voudrait pas africaniser l’Amérique, car l’Amérique a trop à enseigner au monde et à l’Afrique. Il ne voudrait pas décolorer son âme noire dans un flot d’américanisme blanc, car il sait qu’il y a dans le sang noir un message pour le monde. Il voudrait simplement qu’il soit possible à un homme d’être à la fois un Noir et un Américain, sans être maudit par ses semblables, sans qu’ils lui crachent dessus, sans que les portes de l’Opportunité se ferment brutalement sur lui. » Alors seulement s’ouvre, pour le Noir mais davantage encore pour l’Amérique entière, un nouvel avenir où les énergies, les idées, les forces d’une partie de la population ne sont pas oblitérées mais au contraire mises à profit pour le bien collectif. « C’est donc là la finalité de sa lutte : collaborer, lui aussi, au royaume de la culture, échapper à la mort et à l’isolement, amasser et employer ses plus hautes facultés et son génie latent. Ces forces du corps et de l’esprit ont été par le passé étrangement gaspillées, dispersées, oubliées. » Tel est l’idéal que Du Bois défend sans relâche au fil de son œuvre. Il dénonce non seulement le racisme ouvert des suprémacistes radicaux qui professent sans vergogne la haine, mais aussi le racisme « mou » de ceux qui ne veulent pas voir le problème racial. « Il n’y a qu’un seul lâche sur Terre, et c’est le lâche qui n’ose pas savoir. » Ses combats le poussent à se rapprocher du socialisme puis du communisme, quoiqu’il demeure plus réformiste que révolutionnaire. De Staline, il dira qu’il a été le « premier à mettre la Russie sur la route de la fin de l’intolérance raciale et à faire une nation avec ses 140 groupes sans détruire leur individualité ». Ses liens avec la gauche feront de lui une cible de la répression maccarthyste. Il restera fidèlement attaché à ses convictions : « C’est là que réside tout le tragique de notre époque : […] que les hommes connaissent si peu les autres hommes. »