Là est la question…

“Dois-je trahir le secret d’une amie pour l’aider ?” Charles Pépin vous répond

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“Dois-je trahir le secret d’une amie pour l’aider ?” Charles Pépin vous répond

(détail). ©Vincent Boudgourd pour Philosophie Magazine

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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.


LE DILEMME DE CLARA
« Ma meilleure amie est anorexique mais elle le cache à tout le monde, et elle ne veut surtout pas que sa mère le sache. Moi, j’hésite à le dire à sa mère, mais si je le fais, le risque est que je la perde comme amie. Elle considérerait cela comme une trahison. Nous avons toutes les deux 18 ans, et cela fait maintenant pas mal de temps que nous cachons l’essentiel à nos parents – notre amitié semble même reposer sur ce pacte tacite. Pourtant, tout révéler à sa mère me semble le seul chemin possible pour que mon amie accepte d’être prise en charge, et quand je vois l’ampleur que prennent ses troubles du comportement alimentaire, je me sens presque obligée d’en parler. Elle maigrit à vue d’œil, ne mange plus rien, se fait souvent vomir. Devrais-je donc prendre le risque de la perdre comme amie pour essayer de l’aider ? »


 

LA RÉPONSE DE CHARLES PÉPIN

Vous êtes, chère Clara, devant un conflit de loyauté. Parler à la mère de votre amie dans son dos trahit en effet ce sur quoi repose a priori votre amitié. Celle-ci s’est construite « contre » le monde des parents, dans le secret de vos parents, et j’imagine que vous avez vécu de belles aventures qu’il était inenvisageable de leur raconter. Être jeune, c’est peut-être d’ailleurs cela : s’inventer un monde à l’abri du regard des parents et vivre des choses qu’il est par définition impossible de leur confier. Je comprends donc votre réticence à aller parler à la mère de votre amie, d’autant que cela comporterait le risque qu’elle vous en veuille et que vous perdiez son amitié. 

“La gravité de la maladie de votre amie pourrait vous autoriser à trahir le “pacte tacite” de votre amitié au nom de quelque chose de supérieur : l’intérêt vital”

Toutefois, l’anorexie me semble justifier un changement de point de vue, et même une sortie – anticipée mais nécessaire – de cette « jeunesse » que nous venons d’évoquer. La gravité de cette maladie pourrait vous autoriser à trahir le « pacte tacite » de votre amitié et à le faire au nom de quelque chose de supérieur : l’intérêt vital. On peut en effet mourir d’anorexie : c’est la maladie mentale qui a le taux de mortalité le plus élevé des troubles psychiatriques (entre 4 % et 10 % des patients atteints d’anorexie, selon les études). Et plus la maladie est prise en compte tôt, meilleurs sont les résultats. Si parler à la mère de votre amie relève a priori d’une trahison de votre « pacte », ce n’est a posteriori pas le cas : une fois intégrée la réalité de l’expérience de l’anorexie, les choses sont différentes. L’enjeu n’est plus de ne pas perdre son amitié mais de ne pas la perdre tout court. Et il y a peut-être plus important que le respect d’un pacte tacite de non-communication avec les parents ou de « non-délation » : faire ce qui est vraiment bon pour l’autre, indépendamment de toute autre considération. 

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