Dossier / “Comment se changer les idées ?”
Deux salles, deux dépenses : reportage dans une salle de sport et dans un nightclub
©Thibaut Durand/Hans Lucas
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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.
Le jour dans une salle de sport, la nuit sur une piste de danse, nous sommes allés à la rencontre de celles et ceux qui se jettent à corps perdu dans l’effort comme dans le plaisir pour faire dérailler leur train-train quotidien.
« Ferme les yeux, laisse-toi aller », me lance Elsa, trentenaire dynamique, mi-coach, mi-DJ. Je suis en pleine séance de « dynamo cycling », un sport qui consiste à faire du vélo fixe dans une salle obscure – et en musique – pendant trois quarts d’heure. J’accueille les conseils de cette prof de sport enjouée avec une pointe de cynisme. Les chaussures que je suis censée fixer aux pédales n’arrêtent pas de se détacher, et je peine à être en rythme avec la musique : de la techno ultrarapide. Heureusement, nous sommes dans l’obscurité, je peux donc continuer à m’empêtrer dans mon vélo sans trop de honte. Au bout de trente minutes de pédalage frénétique et désordonné, la chanson Instant Crush des Daft Punk résonne dans le local exigu. Je consens à fermer les yeux… et me mets enfin à pédaler – et à respirer ! – en rythme. « Voilà, vous pouvez sortir de votre quotidien ! » sourit Elsa. C’est réussi, la décharge d’endorphine et la musique un peu planante aidant, j’ai l’impression fugace de léviter.
Des corps euphoriques, transis et suants se déhanchent dans l’obscurité sur de la techno « groovy » : je suis à présent au cœur d’une soirée parisienne. À première vue, l’ambiance semble à peu près similaire à celle du club de sport. À quelques détails près : il est 3 heures du matin et les gens ne portent pas des brassières antitranspirantes mais des harnais de cuir noir et des strings en latex. Ils ne font pas de sport mais dansent langoureusement sous une lumière rouge et tamisée. À l’étage, encore plus sombre et plein de buée moite, l’ambiance est au libertinage. Hommes et femmes, dont certains sont suspendus au-dessus du sol par des lanières, se livrent à des gestes érotiques pour le moins explicites. Ceux que l’on appelle les « angels », arpentent les lieux pour veiller à ce que le consentement des membres soit respecté. Bracelet rouge pour ceux qui ne veulent pas être abordés, et vert pour ceux qui sont plus ouverts – il y en a même un orange pour les indécis.
On pourrait penser que ces deux espaces n’ont rien à voir. Et pour cause : on associe la salle de sport au contrôle de soi et à la discipline, et la fête au relâchement, à une forme d’excès. Pourtant, ces lieux sont unis par un ensemble de promesses communes. Que l’on pratique le sport de haute intensité ou que l’on danse et flirte langoureusement jusqu’au bout de la nuit dans les sous-sols de la capitale, c’est, entre autres, pour se couper de son quotidien, pour oublier les petits tracas et les grands chagrins qui occupent l’existence. Ces espaces déploient donc tout un arsenal de méthodes assez similaires qui créent une rupture radicale avec le ronron du quotidien. Par exemple, ce n’est pas un hasard si le dancefloor libertin et la salle de sport me demandent tous deux de me séparer de mon téléphone portable. L’expérience doit être anonyme et immersive. L’idée est bien de s’arracher à sa vie de tous les jours et aux liens que l’on entretient avec le monde extérieur. Exit donc, les rendez-vous à prendre, les SMS urgents, les notifications intempestives et les informations sur l’état du monde.