Entretien avec Pablo Servigne et Raphaël Stevens

"Depuis dix ans, le monde a changé, la collapsologie aussi" : entretien avec Pablo Servigne et Raphaël Stevens

Temps de lecture : 15 min

"Depuis dix ans, le monde a changé, la collapsologie aussi" : entretien avec Pablo Servigne et Raphaël Stevens

Raphaël Stevens et Pablo Servigne. © Bruno Arbesu/Réa

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.

Crise climatique, guerres, instabilité politique, dépendance à l’énergie, systèmes interconnectés... Oui, le risque que notre civilisation s’effondre existe. Utilisons donc notre peur pour affiner le diagnostic grâce à diverses disciplines (sociologie, économie, histoire, mathématiques...) et tenter de comprendre où, quand et comment ça va craquer. Une première idée : dans un monde du toujours plus, il faudrait décélérer, et vite !

 

En 2015, vous avez écrit Comment tout peut s’effondrer, qui a fait sensation en France et participé d’une prise de conscience du côté global et systémique des catastrophes, et donc de la fragilité de notre monde. Dix ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?

Pablo Servigne : Le monde, d’abord. Il y a dix ans, on entrevoyait un futur avec des risques de guerre, de pandémie, d’emballement climatique, de crises énergétiques qui nous semblaient pouvoir conduire à un effondrement. Aujourd’hui, on y est : le futur est entré dans le présent. Certains risques, certaines trajectoires dont nous analysions les signaux faibles sont devenus réalité. Mais la collapsologie aussi a changé. La question de l’effondrement a atteint un pic dans le débat public autour de 2018-2019, avec l’émergence des marches pour le climat, des Gilets jaunes, d’Extinction Rebellion... Ensuite, le Covid-19 et la guerre en Ukraine ont concrètement montré ce que sont des chocs systémiques – ils ont été durs, mais le système dans son ensemble ne s’est pas effondré. Un monde un peu plus cabossé a repris son cours. Paradoxalement, il y a eu en même temps un backlash, une forme de reflux contre toute pensée collapsologique et, plus largement, écologique. Or la question du collapse est toujours d’actualité, parce que les problèmes structurels de nos systèmes n’ont pas disparu, bien au contraire. Même si le débat sur l’effondrement a été étouffé en France, les recherches ont continué à avancer au niveau international, en particulier dans le monde anglophone, montrant qu’en dix ans, la manière d’appréhender l’étude de ces problèmes systémiques a aussi évolué.

 

Pouvez-vous expliquer ?

Raphaël Stevens : Nous avons proposé dès notre premier ouvrage le mot « collapsologie » pour désigner l’étude scientifique des risques et des dynamiques des phénomènes d’effondrement. Un effondrement est une propriété émergente d’un ensemble de systèmes interconnectés complexes, et cette propriété est très difficile à piloter. Mais beaucoup de gens ont perçu cette notion d’effondrement au sens d’une catastrophe singulière, d’un événement spectaculaire, brutal – hollywoodien –, qui sonnerait la fin du monde. Cette confusion persiste, ce qui montre sans doute la difficulté à appréhender un tel concept. Penser l’effondrement, c’est d’abord penser les effondrements : un ensemble de processus qui se déploient dans le temps avec différentes vitesses. Notre présent est toujours hautement instable, certaines choses fonctionnent encore bien, certaines se dégradent, d’autres encore s’effondrent rapidement, avec risque de contagion. Il faut tenir tout cela ensemble. Il y a des événements rapides, brutaux et, en même temps, une érosion sur le long terme. Cela ne signifie pas qu’un effondrement global ou brutal soit impossible. Nous ne sommes pas à l’abri d’une vraie fin du monde – les spécialistes appellent cela les « risques existentiels » : la question climatique, mais aussi la question nucléaire, qui peut amener dans des temporalités très rapides à un anéantissement irréversible. Tout cela doit être pensé. C’est aussi une question de perspective temporelle. Des archéologues du futur, dans 1 000 ou 10 000 ans, raconteront peut-être notre effondrement comme un événement ultrarapide. Pour nous qui le vivons, le processus s’étale sur plusieurs décennies.

 

Les critiques adressées à la collapsologie vous ont-elles fait réfléchir ?

P. S. : Beaucoup de ces critiques étaient des procès d’intention ou des malentendus quant à notre démarche. Par exemple, nous nous appuyions sur des travaux scientifiques et, pour beaucoup de personnes, la science est associée à la certitude. Donc ces gens ont entendu : « L’effondrement est certain. » Or, si la science est certaine de quelque chose, c’est bien de son incertitude, surtout en ce qui concerne l’avenir. D’autres nous ont accusés de souhaiter l’effondrement pour des raisons idéologiques, ou de dire que tout était foutu. C’est à mille lieues de ce que nous essayons de faire ! Nous pensons qu’il faut, sur les bases de l’étude scientifique des processus d’effondrement, bâtir une politique capable de répondre adéquatement aux défis de la non-viabilité de notre société ainsi qu’aux effondrements et aux risques d’effondrement des écosystèmes. Cette collapsologie politique est en train d’émerger. Ces incompréhensions et l’évolution du monde nous ont donc obligés à clarifier progressivement notre pensée. Nous avions certainement sous-estimé, dans notre premier livre, la taille et la complexité du problème, et même du concept de collapse. C’est un objet immensément grand, peut-être trop – Timothy Morton parle d’hyperobjet pour désigner ces réalités qui échappent aux catégories habituelles de description et d’analyse. Nous sommes peu à peu entrés dans un deuxième âge de la collapsologie, si on peut dire : un âge moins prophétique, moins naïf et plus rigoureux. La pensée de la complexité d’Edgar Morin nous a beaucoup influencés. Dire simplement « ça peut ou ça va s’effondrer » est insuffisant. Il faut affiner le diagnostic, en mobilisant une multitude de disciplines – sociologie, économie, histoire, mathématiques... Il faut analyser pour comprendre où ça va craquer, à quelle vitesse, pour qui, avec quelles conséquences psychologiques et sociales. Tous les territoires, tous les groupes sociaux, toutes les institutions ne sont pas exposés de la même manière aux dynamiques d’effondrement. Il y a des trajectoires différenciées.

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