La lettre du jeudi

Déclaration d’impôts, déclaration d’amour

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Déclaration d’impôts, déclaration d’amour

©Tung Lam/Pixabay

« “En ce monde rien n’est certain, si ce n’est la mort et les impôts”, écrivait Benjamin Franklin en 1789. Selon votre lieu d’habitation, vous avez encore quelques heures ou quelques semaines pour déclarer vos revenus au fisc. Une corvée ? Pas forcément : il existe des “fiscophiles”, dont je suis.

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C’est un plaisir coupable dont je parle peu, par crainte de passer pour une originale, voire une perverse : j’adore la fiscalité ! Chaque année, lorsque s’approche la date fatidique de la déclaration, je me surprends à jubiler. Certes, comme la plupart des contribuables, je procrastine. Rien ne m’ennuie tant que de fouiller dans la paperasse pour retrouver un relevé de compte. Mais j’avoue puiser dans la procédure de déclaration elle-même – une fois que j’ai rassemblé les informations nécessaires – une source de satisfaction inégalable. Cette curieuse inclination m’est venue en Allemagne, où la Steuererklärung (quelle jolie langue !) relève du rituel. La bureaucratie, née et couvée dans son berceau prussien, s’y épanouit comme nulle part ailleurs. Déclarer ses impôts y est si compliqué qu’il est recommandé au salarié lambda de confier l’exercice à un conseiller fiscal – profession à laquelle presque personne n’aurait l’idée de faire appel en France, à moins de gagner des millions. 

 

C’est là que j’ai découvert le vaste et merveilleux royaume des règles fiscales, sa poésie et son inventivité. En matière d’imposition, les quelques principes généraux souffrent un nombre infini d’exceptions, que le contribuable se doit de connaître – rappelez-vous : nul n’est censé ignorer la loi. L’obsessionnelle en moi y voit un défi intellectuel : j’adore identifier la bonne catégorie, vérifier le terme exact qui désigne ma situation, etc. “Tu n’as qu’à cocher n’importe quelle case”, tranche mon compagnon lorsque je lui fais part d’une hésitation. Plutôt mourir : je préfère perdre une demi-heure à consulter les dernières publications doctrinales du Bulletin officiel des finances publiques que de souffrir la moindre imprécision. Et je tire de ces recherches une félicité incomparable. “Certains aiment le fist, toi, c’est le fisc”, résume un ami. Par chance, ma situation présente quelques spécificités qui stimulent la masochiste que je suis : je cumule les statuts de salarié, d’artiste-auteur et d’auto-entrepreneur, ce qui m’autorise à entretenir une douce correspondance avec l’Urssaf, et je perçois des revenus résiduels en Allemagne, ce qui me contraint – extase suprême – à subir le régime de la double déclaration.

 

“Encore une pingre qui fait de l’optimisation fiscale !” pensez-vous peut-être. Détrompez-vous : ma passion pour la Steuererklärung n’est pas motivée par l’avarice. Je n’éprouve ni haine ni dévotion particulière envers le principe de l’impôt : comme chaque citoyen, j’ai une opinion sur ce que serait une répartition équitable de la charge fiscale, mais là n’est pas la question. Non, ce qui m’excite, c’est la précision. Savoir qu’il faut indiquer tel montant dans le formulaire 2047, puis le reporter dans la ligne 8TK de la déclaration 2042, quand bien même ce serait à mon détriment. Il ne s’agit pas de gagner ni de donner quoi ce que ce soit, au contraire, je dirais que la vacuité morale de l’exercice en sublime le caractère sacrificiel. Au fond, j’ai raté ma vocation : j’aurais dû travailler dans la bureaucratie, pour y appliquer des règles impersonnelles, en fonctionnaire aveugle. De ce point de vue – et uniquement de ce point de vue, je tiens à le préciser –, j’aurais fait une excellente nazie.

 

Comment expliquer cet amour des cases ? Dans l’essai qu’il lui consacre, l’anthropologue David Graeber se penche sur l’attrait qu’exerce la bureaucratie – un phénomène qu’il est indispensable d’expliquer pour pouvoir comprendre son irrésistible expansion dans tous les domaines, de la fonction publique à l’entreprise privée. Son hypothèse ? La bureaucratie “crée des jeux” qui nous permettent d’échapper à la complexité de la vie réelle. “Prenons une querelle de famille, ou une rivalité sur le lieu de travail, écrit-il. On a le plus grand mal à dire qui est ou n’est pas impliqué, ce qui est juste ou non, quand l’affaire a commencé et quand elle se termine, et même ce que cela veut dire d’avoir gagné. Et le plus difficile, c’est de comprendre les règles. […] Ce sont des tâches délicates. Les jeux nous offrent notre seule expérience réelle de situation où toutes ces ambiguïtés sont balayées. Chacun sait exactement quelles sont les règles. […] Là est la source du plaisir.” Graeber a vu juste, me dis-je en relisant les pages de son essai Bureaucratie. L’utopie des règles (2015). N’est-il pas plus facile de déchiffrer la convention fiscale franco-allemande que de réussir sa vie amoureuse ? Remerciez donc le fisc : en vous compliquant la vie, il vous libère des vrais soucis. »