Tribune
Croyez-vous aux fantômes ?
© Branislav Rodman/Unsplash
Et si nous étions peuplés de fantômes ? Peut-être pas au sens d’esprits qui portent des draps blancs dans les couloirs la nuit pour nous faire peur, mais d’êtres ou de choses qui vivent en nous et décident autant de notre identité que de nos actions. C’est la thèse défendue par le philosophe Valentin Husson dans cet essai libre.
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Dans le film Ghost Dance, réalisé par Ken McMullen en 1983, le philosophe Jacques Derrida répond à une question de l’actrice Pascale Ogier, lui demandant s’il croyait aux fantômes : « Je ne sais si je crois ou si je ne crois pas aux fantômes, mais je dis : vive les fantômes ! », répond-il.
Comment un philosophe peut-il en venir à parler des revenants ? En quoi les esprits intéressent-ils la philosophie, ou tant d’autres champs, comme la psychanalyse, le cinéma, la politique ? Qu’est-ce qui nous fascine dans l’idée même que quelqu’un ou quelque chose puisse revenir, être présent, fût-ce sur le mode d’une présence dissipée, effacée, ectoplasmique, spectrale ? Le deuil, sans doute, pour commencer. L’impossibilité de faire le deuil des morts. Ce deuil qui fait parfois, et même souvent, que « les absents deviennent présents, […] et ce qui est plus difficile à dire, [que] les morts sont vivants », comme l’écrit Cicéron dans De l’amitié.
Des vivants entourés de morts-vivants
La vie est hantée par des fantômes, et il nous faut faire avec ces esprits. Cela est très concret : ces fantômes sont ceux des parents, des parents des parents, des ex, des ex des ex, des amis, de tous ceux qu’on a croisés et qui restent d’une manière ou d’une autre comme une hantise, déjà hantée elle aussi d’autres hantises, celle d’une parole, d’un geste, d’une belle ou d’une mauvaise journée, d’une engueulade, d’un drame, d’un sourire ou d’une extase, d’une rencontre, d’une promesse tenue ou déçue. La dimension ontologique de l’être humain est « hantologique », disait Derrida dans Spectres de Marx (1993). Nous sommes des vivants qui vivons au quotidien avec des morts-vivants.
“La vie est hantée par des fantômes, et il nous faut faire avec ces esprits. Et cela est très concret !”
Ces morts vivent sous la forme du souvenir. On se souvient d’un aïeul qui nous a laissé un conseil, et que l’on porte en nous comme une sagesse qu’il faut suivre pour vivre mieux ; on se rappelle un ami, dont la vie constitue un exemple, et qu’on essaie de ne pas décevoir en marchant dans ses pas ; on porte enfin, en soi, le visage de l’être aimé qui ne nous quitte pas et depuis les yeux duquel nous voyons l’éclatante beauté de ce monde.
Marguerite Yourcenar, dans un poème rédigé en 1929 à la mort d’André Fraigneau, écrivait :
“Vous ne saurez jamais que votre âme voyage
Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté ;
Et que rien, ni le temps, d’autres amours, ni l’âge,
N’empêcheront jamais que vous ayez été”
Ce à quoi elle concluait : « Et vous vivez un peu puisque je vous survis. »
Revenir, mais pas pour rien
Garder le mort en soi, le garder tout près de soi, quitte à être infidèle à ce qu’il aurait aimé pour nous, est la vérité de tout deuil. Nous sommes tous les orphelins et les veufs d’êtres chers. Et tout le cinéma fantastique concernant les fantômes, les morts-vivants, les zombies, illustre cette manière dont le mort fait retour. Celui qui part revient toujours. C’est cela : un revenant. Et il revient sous la forme d’un remords ou d’un regret, d’une nostalgie ou d’une mélancolie, d’une leçon de vie ou d’un exemple qu’on ne suivra jamais ; il revient nous faire honte ou nous enseigner ; il revient nous rappeler parfois aussi à nos manquements, en nous rappelant à l’ordre, en nous susurrant d’une voix d’outre-tombe et d’outre-temps que l’on pourrait faire mieux.
“Garder le mort en soi est la vérité de tout deuil. Nous sommes tous les orphelins et les veufs d’êtres chers”
Le film Ghost (1990), de Jerry Zucker, avec Demi Moore et Patrick Swayze, raconte cette hantise. Sam Wheat, jeune banquier qu’incarne ce dernier, meurt assassiné. Mais il revient sous la forme d’un spectre, afin de comprendre les raisons de sa mort, avec l’aide de Molly Jensen, sa compagne. À la fin du film, ayant accompli sa mission, il la quitte en s’écriant : « C’est merveilleux, l’amour qu’on a en soi, on l’emporte avec soi. » L’amour du défunt ne prend pas fin avec sa mort : il perdure. Nous nous sentons encore aimés par lui, et nous l’aimons encore. Et c’est cet amour qui, paradoxalement, alors que, meurtri, il devrait nous désespérer de vivre, nous donne l’envie d’aimer encore davantage la vie, de l’aimer pour deux, de survivre pour le mort.
“Nous vivons depuis cet autre qui vit en nous”
Reste que le mort peut revenir autrement que dans un souvenir, il peut revenir par d’autres voies, sans qu’il soit présent en nous et à nous, sans qu’on le voie venir, sans qu’on sache qu’il nous hante et qu’il commande notre vie. La psychanalyse nous apprend que l’inconscient, dans sa mécanique de refoulement, est traversé par des fantômes. Ce sont ceux des secrets familiaux, des secrets inavoués, ceux qui se sont transmis sans être dits, ni symbolisés. C’est tout le propos de Nicolas Abraham et Maria Törok dans L’Écorce et le Noyau (1987), pour qui l’inconscient est comme une crypte dans laquelle des fantômes sont détenus. Notre histoire est encryptée : elle est enfermée au plus profond de nous, et elle se transmet de génération en génération, influençant notre vie, la déterminant. Ce qui se passe en nous ne vient pas de nous : c’est le fantôme qui s’agite au fond de cette crypte qui nous agit. Nous vivons depuis cet autre qui vit en nous.
“L’inconscient est comme une crypte dans laquelle des fantômes sont détenus”
Si le moi n’est pas maître dans sa propre maison, ainsi que le disait Freud, c’est que sa maison est hantée. Et que la conjuration dure toute une vie. Il faut faire avec, avec ce que ces fantômes ont fait de nous. Aimer, recevoir, hériter, c’est toujours pratiquer un spiritisme : appeler les esprits, les convoquer, les faire revenir pour en faire le deuil, pour en conjurer les déterminismes qui nous plombent l’existence, nous font souffrir, nous paralysent et nous empêchent d’avancer. Le thème des maisons hantées dans le cinéma – pensons à la saga Conjuring – est l’illustration de ces secrets ignorés qui ne cessent de revenir sous une forme maléfique. La malédiction, en psychanalyse, n’est rien de plus qu’un mal qui a mal été dit, ou qui n’a pas été dit. Passé sous silence, il ne cesse pourtant de se faire entendre. Et pour se libérer de ce mal-être, il faut apprendre à dire les choses, à se dire, à bien dire. Ce rappel des esprits, ce spiritisme finit, pour le meilleur, en conjuration. On lève les barrières qui nous empêchaient de tracer notre voie, on se libère d’un passé qui ne passait pas.
L’histoire aussi est peuplée de fantômes
Il n’y a, au reste, pas seulement l’individu qui est hanté par une généalogie mal digérée. Il y a aussi les collectifs. Autrement dit, cette hantise vaut aussi politiquement. Marx le savait très bien, lui qui affirmait dans Le 18 Brumaire (1852) :
“Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants.”
Les révolutionnaires français de 1789 voulaient inventer une république en prenant Rome pour modèle ; Napoléon se sacrait à Notre-Dame de Paris comme un empereur avec une couronne de laurier ; et Lénine dansait dans la neige lorsque la révolution d’Octobre 1917 avait dépassé les deux mois qu’avait duré la Commune de Paris. Il n’y a pas de politique sans modèles politiques ; il n’y a pas de pratique sans une inspiration d’une Idée héritée d’un passé jugé glorieux. La droite française fait avec l’héritage du gaullisme ; le parti communiste fait avec celui du stalinisme ; le RN avec celui du vichysme et du collaborationnisme. On se démène toujours avec une histoire que nous portons comme un fardeau. On fait comme on peut ; on fait au mieux.
“La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants”
Au fond, la question fondamentale de la vie, et qu’incarne la question du fantôme, est : qu’est-ce qu’hériter ? Qu’est-ce qu’hériter d’une histoire qui peut tout aussi bien ne pas être la sienne ? Qu’est-ce qu’hériter de secrets inavoués d’aïeuls que l’on n’a pas connus, d’angoisses ou de névroses qui n’étaient pas les nôtres mais celles de nos parents, d’un passé que l’on a pas vécu, d’un bilan qui n’est pas le sien, de casseroles pour lesquelles on n’y est pour rien ? Nous ne sommes jamais seuls : des présences, des esprits, sont là autour de nous. Et notre vie n’est qu’un immense spiritisme où nous les rappelons pour les exorciser, les conjurer ; pour apprendre, tout aussi bien, à vivre avec, à transformer en force ces forces obscures.
Valentin Husson fera paraître à la rentrée un livre chez Philosophie magazine Éditeur, Foules ressentimentales. Petite philosophie des trolls. Rendez-vous au mois d’octobre pour la sortie en librairie !