Bac philo 2024

Corrigés du bac philo – filière technologique : “L’artiste est-il maître de son travail ?”

Temps de lecture : 7 min

Corrigés du bac philo – filière technologique : “L’artiste est-il maître de son travail ?”

© iStockphoto

L’art est-il affaire de maîtrise technique ou d’inspiration ? Peut-il se penser sur le modèle du travail ? Selon que l’on définit l’art d’une manière ou d’une autre, on conçoit différemment l’artiste : est-il d’abord un technicien hors pair, un virtuose ? Ou l’exécution technique n’est-elle, pour lui, qu’un moyen pour une fin : l’inspiration ? La professeure de philosophie Élodie Pinel développe ses réflexions sur ce sujet de dissertation proposé aux terminales de filière technologique.

Attention : ce corrigé n’est pas exhaustif, il s’agit de pistes de réflexion !

 

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Introduction

Certains artistes ne créent qu’en transe : ainsi Rimbaud a-t-il prôné le « dérèglement raisonné de tous les sens » pour que le poète se fasse « voyant », dans la lettre à Paul Demeny. L’artiste est alors tout sauf un travailleur de la rime… Pourtant, la versification et la métrique étaient pour Rimbaud affaire de technique et étaient parfaitement maîtrisées. N’y avait-il pas travaillé, lui qui savait déjà écrire des vers latins parfaitement formés dès l’âge de dix ans ?

L’art, en effet, est-il affaire de maîtrise ou d’inspiration ? Est-il à ranger du côté de la technique, comme un savoir-faire, une habileté acquise ? Ou faut-il le penser d’abord sur le modèle de la création qui fait subvenir à l’existence à partir de rien, ex nihilo, sans qu’on sache bien comment ni pourquoi ? L’art se définit originellement comme un savoir-faire, proche de celui de l’artisan. On parle ainsi de « métiers d’art ». Mais il y a plus dans l’art que la simple exécution d’une technique selon un savoir-faire acquis de longue lutte : l’œuvre d’art n’est pas strictement reproductible, elle engage quelque chose de plus, de strictement original. Elle est toujours et nécessairement une pièce unique.

Selon que l’on définit d’une manière ou d’une autre l’art et l’œuvre, on dessine alors différemment le visage de l’artiste : est-il un technicien virtuose, si expert dans la maîtrise de ses instruments de création que l’originalité, dès lors, lui est possible ? Ou l’exécution technique n’est-elle, pour lui, qu’un moyen tout entier soumis à une inspiration qui le transcende et qui le porte ? Y a-t-il, dans l’artiste, plus que l’artiste lui-même ? L’œuvre excède-t-elle, de sa conception à sa production, celui ou celle qui la crée ? 

1) L’art repose sur une perte de contrôle : l’artiste n’est pas un travailleur comme les autres

Dans nos esprits contemporains, l’art est d’abord conçu comme création. Dès l’Antiquité prévaut en effet une conception de l’artiste comme inspiré, en l’occurence des dieux : ainsi l’aède chez Homère est-il aveugle parce qu’il voit ce que les autres ne voient pas. C’est là une des manifestations du poète-vates, poète-prophète, une figure de l’artiste qui parcourra toute l’histoire de la littérature. Dès lors, la création artistique peut se penser sur le modèle de la création du monde, démiurgique : l’artiste est surpuissant et peut être révéré comme un dieu, puisqu’il est leur porte-parole comme le sont les sybilles et pythies des temples. L’artiste n’a pas à contrôler son travail, car l’art n’est pas un travail : c’est une révélation et elle tient du miracle.

L’artiste est d’autant moins un travailleur qu’il peut s’avérer génial. Les romantiques reprennent à l’Antiquité la définition de l’artiste inspiré, eux qui le représentent comme torturé par son génie, à l’image de Victor Hugo se faisant prophète de son temps dans Les Châtiments ou Anna Akhmatova se présentant comme vigile de son temps dans son Requiem. Or le génie est étymologiquement le daimon qui conseille et conduit l’être humain de l’intérieur, à l’image de celui qui conseille Socrate sur le plan moral. Le génie artistique est ainsi celui, qui, selon Kant, donne à la nature ses règles : cette position de surplomb le fait échapper au caractère contraignant des règles, puisqu’il en décide mais ne les subit pas. Décidément, l’artiste n’est pas un travailleur comme les autres. 

La technique est donc secondaire dans l’art conçu comme création et non comme travail. Selon Walter Benjamin, l’œuvre d’art se caractérise par son aura, qui ne peut pas être reproduite par la technique. La photographie ou l’image pixelisée d’une œuvre, même en haute définition, ne remplace jamais l’expérience de la mise en présence avec cette œuvre. L’artiste est celui qui est capable de réaliser ce miracle de l’advenue au monde de ce qui n’y était pas.

De la même manière que l’œuvre dépasse celui ou celle qui la reçoit, l’œuvre d’art est supposée transcender celui ou celle qui la crée. Ce raisonnement par analogie semble valide ; il peut pourtant s’avérer trompeur.

2) Mais l’art en tant que travail engage bien une maîtrise, “a minima” technique

En effet, le génie artistique est davantage un mythe qu’une réalité. Selon Nietzsche, les mots nous incitent à supposer qu’existe dans la réalité ce qu’ils désignent. Pour le terme d’« artiste » et de « génie », le malentendu est grand : il n’existe pas de création spontanée en art ; l’artiste se définit précisément par un travail souterrain, invisible, de chaque instant. L’artiste est un travailleur acharné dont les efforts passent inaperçus et dont l’histoire ne retient pas les brouillons, les ratés et les approximations, mais porte aux nues les seuls succès. L’exposition au Louvre des dessins préparatoires des toiles de Léonard de Vinci en regard de ses œuvres est, à ce titre, éclairante : il n’existe pas de chef-d’œuvre sans travail préparatoire. C’est donc au prix d’un effet d’optique que les artistes sont désignés comme géniaux, inspirés, dépassés par une force plus grande qu’eux.

S’il y a là une erreur de raisonnement, il y a aussi une tromperie. C’est ce que dénonce George Sand dans ses nombreux romans mettant en scène des artistes : à la figure de l’artiste dilettante, inspiré, léger, s’oppose celle du laborieux qui, sans cesse, remet son ouvrage sur le métier, suivant le mot de Boileau. Dans Consuelo, Sand dénonce ainsi la figure d’Anzoleto, chanteur doué mais frivole, dont le talent s’use à force de n’être pas travaillé. La musique est en effet un art où l’improvisation ne peut se déployer qu’au prix d’un travail acharné et quotidien, tant dans son interprétation que dans sa composition.

En ce sens, la maîtrise technique est essentielle à la création artistique et en est un préalable. Mais la maîtrise de son temps et de ses moyens l’est tout autant. De même, Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, appelle-t-elle de ses vœux un espace intime et réservé pour les femmes souhaitant s’adonner à une activité intellectuelle ou artistique. Ce lieu où se retirer est à comprendre au sens propre comme au sens figuré : un tel espace doit aussi être mental ; pour créer, il faut en avoir la place en termes de disponibilité d’esprit, pouvoir se dégager des préoccupations du quotidien. L’artiste, pour accoucher de son Œuvre, doit être maître de lui-même et de ses conditions de travail.

Ainsi l’art est-il d’abord et surtout un travail, et ce n’est qu’au prix de la construction d’un mythe que sa production a été pensée comme une création. 

3) En définitive, la maîtrise qui caractérise l’art est à chercher ailleurs que dans la virtuosité technique : le travail de l’artiste est pluriel et collaboratif

Car si l’art requière d’abord une maîtrise technique, c’est parce qu’il n’est pas tant une création, selon le modèle divin, qu’une production. Tel est le terme utilisé par Aristote dans sa Poétique : « poétique » vient du terme grec poïen, qui signifie « produire, fabriquer ». Le travail artistique est un travail de fabrication qui nécessite une maîtrise de ses outils, de sa technique, de ses conditions d’exercice. Cela ouvre dès lors la voie à la collaboration artistique : nombreux étaient en effet les ateliers d’artistes en peinture, en mosaïque, en sculpture à la Renaissance, mais aussi avant et après cette période. Aussi attribue-t-on certaines toiles à « l’école de Rembrandt » par exemple, lorsque la signature du maître manque ou que rien ne permet d’affirmer qu’il y a mis la main.

S’il subsiste une différence entre les œuvres d’atelier, collaboratives, et les chefs-d’œuvre, c’est qu’il reste bien un « supplément d’âme », comme le défend Bergson, propre à l’œuvre d’art. Cela ne suppose pas pour autant que l’artiste est plus qu’humain, mais que son talent et le développement de son talent, comme l’intensité et la conduite de son travail, sont particulièrement affirmés. En cela, c’est aussi un travail collaboratif que celui de l’art, puisque nombreux sont les artistes à faire contrôler et corriger leur œuvre par des tiers : les écrivains font lire leur production dans des cercles et des salons depuis, là encore, la Renaissance au moins, et par leur éditeur aujourd’hui ; le cinéma est à ce titre un exemple particulièrement parlant, car il n’y a pas d’œuvre cinématographique sans équipe de tournage, scénariste, acteurs, actrices, etc. L’artiste n’est pas maître de son travail sur tous les plans car l’œuvre d’art est toujours le fruit d’une collaboration et suppose une ouverture.

Enfin, le caractère particulier du travail artistique se manifeste également dans l’absence de maîtrise de sa réception. Ce qui définit aussi l’œuvre d’art, c’est qu’elle résonne de manière très forte, et parfois très différente, d’un individu à un autre. Umberto Eco en développe l’analyse dans L’Œuvre ouverte : certaines œuvres se caractérisent par leur ouverture, par la pluralité des interprétations qu’elles favorisent et autorisent. Un tel processus de participation au sens de l’œuvre est également exhibé dans des créations comme la Fontaine de Marcel Duchamp : en quoi est-ce mon regard porté sur un objet qui en fait une œuvre ? Ou bien est-ce sa mise en place dans un musée qui le marque du sceau de l’art ? 

Dans tous les cas, l’artiste n’est pas complètement maître de son travail : de sa conception à sa réception, en passant par sa production, il partage ce travail avec d’autres. L’œuvre d’art est une œuvre ouverte. 

Conclusion

L’artiste est toujours un technicien ; s’il peut parfois abandonner sa technique, il ne le peut que lorsqu’il la maîtrise suffisamment. Pablo Picasso délaissa ainsi son excellence en dessin figuratif pour s’essayer au cubisme avec les Demoiselles d’Avignon. Mais si l’art est en partie le fruit d’un travail, c’est aussi quelque chose de plus que l’on peine à définir ; pourtant, si l’effet produit par l’œuvre excède le public, cela ne veut pas dire que l’artiste lui-même ne serait pas maître de ce qu’il crée, que ce soit dans sa technique ou son projet. Ce qui lui échappe dans son travail, c’est sa réception, son avenir, la manière dont son œuvre résonnera dans le monde. À ce titre, l’évolution des mécénats de la création artistique par le biais de financements participatifs est signifiante : et si l’art de demain, c’était celui au travail duquel nous participions tous et toutes sans que personne n’en soit le maître ? 

 


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