“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“Comment le fascisme a-t-il pu redevenir ‘sexy’ ?” La grande question d'Anne-Sophie Moreau
© Frédérique Daubal/VOZ’Image
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 juin 2026.
Le succès de figures autoritaires comme Donald Trump s’explique-t-il seulement par un contexte socio-économique ? Pour Anne-Sophie Moreau, cette fascination pourrait également avoir des origines plus obscures, de l’ordre du désir.
Récemment, j’étais attablée à une brasserie parisienne avec quelques femmes journalistes américaines. Des démocrates pur jus – le genre à vouloir vivre à Paris, déguster du « Chardonnaaaay » et parler philosophie au bistrot, à la sauce Beauvoir. La conversation dérivait vers les « Lumières sombres », ce courant de pensée néoréactionnaire qui prône la fin de la démocratie au profit d’un pouvoir autoritaire et d’une dictature technologique. C’est alors que l’une d’entre elles posa une question étonnante à propos de Curtis Yarvin, le gourou de l’extrême droite américaine : « L’une de mes amies le trouve so sexy. Et vous ? » S’ensuivit un débat sur le pouvoir d’attraction du blogueur qui, rappelons-le, appelait il y a quelques mois l’administration Trump à « franchir le Rubicon », autrement dit à imposer un changement de régime et à empêcher définitivement le retour au pouvoir de ses adversaires politiques. Je vous épargne les commentaires sur le physique de l’intéressé, dont il fut somme toute assez peu question. Le mystère qui me laissa songeuse ce soir-là, c’est pourquoi les figures de ce qu’on peut considérer comme une résurgence du fascisme – malgré les débats légitimes que suscite l’emploi de ce vocable – provoquent une forme d’excitation chez nombre d’individus, qu’ils soient conservateurs, indécis… ou même progressistes.
Tous “microfascistes” ?
Précisons-le d’emblée : je n’ai pas de conviction nette quant à la pertinence du terme « fascisme » pour désigner le durcissement du gouvernement Trump II. D’abord, parce que la notion a toujours été difficile à définir : le fascisme historique fut un mouvement contrasté, oscillant entre nostalgie de la tradition et modernisme machinique. Certains, comme Jacques Ellul, le voient comme une conséquence de l’idéologie libérale ; d’autres, au contraire, comme le rétablissement d’une identité nationale face à la réduction de la société à des valeurs économiques qu’opère le capitalisme. D’où les débats pour savoir qui l’incarnerait maintenant : les nationalistes « Maga », ancrés dans la ruralité et méfiants vis-à-vis des innovations, ou les « techno-autoritaires » de la Silicon Valley ?
Ensuite, parce que l’emploi inflationniste du terme en politique intérieure l’a en partie vidé de son sens, comme le pointait George Orwell. Dès 1944, l’écrivain notait dans son texte « Qu’est-ce que le fascisme ? » qu’il était devenu une injure désignant n’importe qui. Pour les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari, nous serions tous un peu « microfascistes », dès lors que nous chérissons l’ordre et la sécurité. Si l’on suit cette pente, tout devient fasciste, du jardinage au management.
Enfin, parce que les spécialistes du fascisme sont loin d’être unanimes sur les concepts à accoler au président américain : Trump est-il un populiste autoritaire ? Un dirigeant illibéral ? Ils sont cependant nombreux à faire le rapprochement. L’historien Timothy Snyder relève ainsi son rapport trouble à la vérité ou encore le culte de la personnalité qu’il tente d’imposer – critères, à ses yeux, d’un glissement qu’on pourrait qualifier de fasciste.