Dossier / “Comment se changer les idées ?”

Cinq philosophes racontent comment ils s’appuient sur la détente

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Cinq philosophes racontent comment ils s’appuient sur la détente

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.

Renouer avec son corps, ses sens, avec le goût du jeu ou de la pensée, les philosophes que nous avons interrogés vous livrent leurs secrets pour s’aérer l’esprit.

 

Fabienne Brugère : “La nage crée chez moi la possibilité d’un futur”

Philosophe spécialiste de l’esthétique et du care, elle enseigne à l’université Paris-8. Son essai Désaimer. Manuel d’un retour à la vie (Flammarion, 2024) a remporté un vif succès critique et public.

 

« Je partirai d’une expérience concrète, que je n’ai pas racontée dans Désaimer : après avoir connu une rupture amoureuse très douloureuse, m’être séparée de celui qui était mon mari depuis des années et le père de mes enfants, ce que j’ai fait… c’est que j’ai nagé. Dans ma jeunesse, j’ai pratiqué la natation – j’ai même fait de la compétition. C’est un sport que je me suis approprié, qu’il s’agisse de la brasse, du crawl ou du dos. Aujourd’hui, dans les moments où je vais mal, d’énervement, de stress ou simplement de tristesse, je vais à la piscine. De préférence dans un bassin de 50 mètres. Cet exercice impose une métamorphose et une discipline. On met son maillot de bain, son bonnet, ses lunettes. C’est un peu asocial, on est coupé du monde. Quand on plonge dans l’eau avec l’idée de faire des longueurs, on ne parle pas aux autres, on ne les considère même pas. On nage, on nage. On est confronté à soi-même. Cela ramène à l’idée de la vie comme combat. Cela permet d’inaugurer une nouvelle puissance à soi, qui va aider à traverser les épreuves. Loin de m’inciter à ressasser, la nage crée toujours chez moi la possibilité d’un futur. Elle génère une tension positive du corps, qui nourrit la tension de l’esprit, l’entretient et la régénère. Mais cela n’a rien à voir avec l’autonomie, ni avec le projet de renforcer sa masse musculaire pour se cuirasser. Non, pour nager, il faut se laisser porter. Ce nouveau rapport à soi, plus vivant, se construit dans un milieu, en l’occurrence le milieu aquatique, avec lequel il s’agit d’entrer en communion, et c’est un point essentiel. Dans un chapitre de mon essai, j’explique qu’il est indispensable de “vider les lieux” après une séparation ; nager, c’est changer de milieu. Il faut enlever de chez soi tous les objets qui évoquent, pour nous, l’absent. Il importe de déménager, dans tous les sens du terme. En somme, l’enjeu pour désaimer est de s’ouvrir à un nouveau milieu de vie. Cela peut vouloir dire changer de ville, de travail, d’amis. Pour échapper au chagrin et au manque, il va falloir se construire de nouvelles représentations mentales. Or nos représentations sont liées aux lieux et à l’atmosphère dans laquelle nous sommes constamment plongés. Au terme d’un tel processus peut enfin survenir la véritable libération, c’est-à-dire qu’on est prêt à faire une nouvelle rencontre, qui ne sera pas un simple redéploiement de celle d’avant. » 

Propos recueillis par Alexandre Lacroix

Valentin Husson : “La cuisine permet de voyager sur place”

Philosophe, gastronome et chargé de cours à l’université de Strasbourg, il a signé L’Art des vivres. Une philosophie du goût (PUF, 2023), ainsi que Les Cosmologies brisées. Essai d’écologie politique (Kimé, 2024). 

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