Entretien
Audrey Jougla : “On commence seulement à prendre la mesure de l’animalité de l’animal”
© Freestocks/Unsplash
Qui se soucie réellement du sort des animaux ? Dans Cause(rie)s animales (Delachaux et Niestlé, 2024), Audrey Jougla, professeure de philosophie et collaboratrice de Philosophie magazine, dresse un édifiant état des lieux de notre manière de nous comporter avec les animaux, sans chercher des coupables faciles. Une manière d’interroger l’humanité au miroir de l’animalité.
Pourquoi un nouvel ouvrage sur un sujet que vous avez déjà abordé dans plusieurs autres livres, notamment dans Montaigne, Kant et mon chien. Petite philosophie canine (Delachaux et Niestlé, 2022) ?
Audrey Jougla : Mon intention était de parler autrement de la cause animale. Dans la plupart des cas en effet, on n’en parle que de façon militante ou de façon scientifique, mais toujours de façon trop simpliste. D’un côté, une approche vindicative qui cherche à dénoncer ce qu’il se passe de manière virulente, et de l’autre, une recherche de savoir de type éthologique qui se contente de décrire le comportement des animaux. J’ai voulu poser des questions plus transversales, c’est-à-dire les questions que je ne voyais pas apparaître dans les médias ou dans les publications qui paraissent sur ce sujet, par exemple celles de l’innocence animale ou celle de la technique humaine, et qui m’ont pourtant paru essentielles pour comprendre la maltraitance animale. J’ai pensé qu’apporter cette complexité permettrait d’éviter la situation dans laquelle se trouve le débat public, ou plus exactement le débat qui n’en est pas un puisque ses acteurs restent campés sur des positions manichéennes et assez simplistes. Le simple fait de dénoncer le système capitaliste ou l’indifférence des éleveurs ne peut pas suffire.
“Dans la plupart des cas, on ne parle des animaux que de façon militante ou de façon scientifique, mais toujours de façon trop simpliste”
Pas plus qu’il n’est judicieux d’accuser le panier de la ménagère ?
Un chapitre de mon livre s’intitule en effet « C’est la faute au panier de la ménagère ». C’est ironique bien sûr, car à partir du moment où est mis en place pour le consommateur une disponibilité de certains produits à bas prix, il semble compliqué de leur demander de renoncer à acheter ce qu’ils ont sous le nez. Leur faire porter cette culpabilité-là serait paradoxal. C’est l’ensemble du modèle agricole d’aujourd’hui, fondé sur la production massive de protéines animales, qui ne permet pas de bien traiter les animaux. Les modèles vertueux existent mais ils ne concernent que des produits d’exception. À l’heure actuelle, le seul levier qu’il est efficace d’actionner serait celui du danger écologique et de la santé publique, parce qu’il touche directement le consommateur et donc le législateur. Le péril sanitaire, voilà qui parle à la société. L’actualité le montre de manière spectaculaire avec le scandale de la présence du mercure dans le thon, dont l’écho est considérable.
Au contraire, vous définissez “le monde animal” comme un monde silencieux. Comme en écho au “monde du silence”, cette expression qu’utilisait le commandant Cousteau pour désigner le seul monde sous-marin ?
Le monde animal est immense, pour reprendre le titre d’un ouvrage récent d’Ed Yong (Un monde immense. Comment les animaux perçoivent le monde, Les Liens qui libèrent, 2023). Mais je dirais que c’est dans sa totalité que le monde animal est un monde silencieux. Le fait qu’elle soit dépourvue de mots est un élément extrêmement important dans la relation qu’on tisse avec les animaux. C’est d’ailleurs ce silence, ou plus précisément cette si réconfortante « présence infraverbale » qu’on cherche dans toutes les expériences de médiation animale, qu’il s’agisse du soutien affectif apporté aux personnes handicapées ou du recours aux chiens d’assistance judiciaire destinés à aider les victimes. Parce qu’ils ne parlent pas, les animaux apportent des solutions. Au-delà de toutes les différences qu’on peut établir entre l’humain et l’animal, il y a quelque chose de très fort qui relève de l’immédiateté et du contrat tacite.
“La moindre des choses est de commencer par tenir compte des besoins des animaux”
Un contrat ? En quel sens l’entendez-vous, puisqu’un tel contrat ne pourrait être qu’unilatéral ?
Les animaux n’ont rien choisi évidemment, et c’est encore plus vrai dans le cas des bêtes sauvages et même dans celui des animaux d’élevage. Mais le minimum de responsabilité et d’engagement que nous pouvons avoir envers eux reste de bien les traiter, c’est-à-dire pas seulement de ne pas les maltraiter. La moindre des choses est de tenir compte de leurs besoins, notamment dans le cas des animaux qui vont « travailler » avec les hommes, comme le font les associations qui font venir des chiens dans les EHPAD par exemple [lire notre article]. De cette manière, on peut espérer échapper à l’exploitation et respecter l’animal en tant que tel, dans son « animalité » en quelque sorte. Cela vaut aussi pour les animaux domestiques qui, par un biais d’anthropomorphisme, sont parfois désormais considérés comme des peluches ou comme des pansements affectifs. Ce n’est évidemment pas leur place ! Sans parler des réseaux sociaux qui instrumentalisent beaucoup la mignonnerie supposée de certains animaux, ce qui n’est pas une tendance saine puisqu’elle tend à les réifier.
N’est-ce pas ce rapport affectif et enfantin avec les animaux qui nous empêche de les considérer avec le sérieux qu’ils méritent ?
La représentation que nous avons du monde animal passe beaucoup par ce regard infantile, où le monde animal apparaît comme un monde refuge de réconfort et d’émerveillement, de manière très affective. C’est ce qui fait que les enfants sont si proches des animaux et que les adultes qui ont connu ce rapport-là en gardent toujours quelque chose. La plupart des différents interlocuteurs avec lesquels j’ai pu dialoguer avaient cela en commun : s’ils œuvrent en faveur des animaux, c’est parce qu’ils éprouvent le besoin de leur rendre un peu de ce qu’ils avaient reçu de leur part. Il est frappant de constater à quel point le monde animal, ou du moins l’imaginaire du monde animal, est omniprésent durant l’enfance et à quel point il s’éloigne progressivement à l’adolescence jusqu’à disparaître presque complètement à l’âge adulte. Or il faut préserver cet émerveillement qui n’a absolument rien de niais.
“Le simple fait de dénoncer le système capitaliste ou l’indifférence des éleveurs ne peut pas suffire”
Être avec un animal, c’est faire l’expérience d’une altérité radicale ?
Oui, mais cette altérité radicale à laquelle nous faisons face devant les animaux commence seulement à être interrogée. Grâce à la médiation animale, et grâce à l’accompagnement que les animaux peuvent offrir, on commence à en prendre la mesure, et c’est quelque chose de tout à fait nouveau. On le voit dans les nouveaux parcs refuges animaliers, dont les configurations repensées changent des zoos traditionnels, ou encore dans les cirques qui sont désormais sans animaux. On a compris qu’il n’était pas possible d’avoir un tigre ou un hippopotame dans un cirque tout en ayant la prétention de le respecter, car ce serait un non-sens.
Si les animaux ne disent rien, vous insistez sur le fait qu’ils ont pourtant beaucoup à nous dire. Vous considérez-vous comme une sorte de porte-parole ?
Ce serait bien orgueilleux de ma part ! Le porte-parolat est ambivalent car on ne peut porter la parole de quelqu’un qu’en la déformant. Du moins, j’essaye d’apporter ma contribution à une réflexion qui est appauvrie. Et ce n’est pas moins défendre les animaux que d’apporter des nuances ou de faire réfléchir ! C’est indispensable pour comprendre la maltraitance car, a priori, personne ne veut faire du mal ou nuire aux animaux. Et pourtant, cette maltraitance est devenue systémique. Sans compter, de manière très pragmatique, qu’il ne suffit pas de clamer haut et fort qu’il faut arrêter l’exploitation des animaux pour que cela fonctionne. Il faut plutôt se demander comment on en est arrivé là, comment chacun d’entre nous y contribue mais de manière invisible parce que c’est ainsi que notre quotidien est organisé. Ma manière de porter la voix des animaux consiste à susciter le débat en apportant des éclairages et des informations, car il y a dans ce domaine un manque de connaissances qui s’ajoute au manque d’intérêt. Qui sait par exemple que dans l’industrie piscicole on dit qu’on « récolte » le poisson, comme si on parlait de plantes ? C’est peu connu car les poissons semblent très éloignés de nous et, de fait, nous sommes souvent largement indifférents à leur sort.
“Le fait que le monde animal soit, dans sa totalité, dépourvu de mots, est un élément extrêmement important dans la relation qu’on tisse avec les animaux”
Votre ouvrage est sous-titré Petit traité pour les maltraités. Ce n’est pourtant pas un traité, puisqu’il entremêle des récits, des anecdotes et des dialogues avec plusieurs intervenants différents.
Je voulais faire un clin d’œil au Traité des animaux de Condillac (1755), et en même temps, je tenais à proposer une approche hybride permettant de croiser des points de vue très divers. Les éleveurs que j’ai interrogés ne disent pas tous la même chose, ce qui permet d’offrir au lecteur des perspectives opposées sur les choix que font les uns et les autres, en fonction des contraintes qu’ils ont. Et j’ai voulu aussi poser des questions plus vastes sur la représentation que nous avons des animaux, par exemple telle qu’elle est issue de la vision religieuse du monde qui l’a façonnée et qui fait l’objet d’une branche peu connue du savoir, qu’on appelle la « théologie animale ». Car la religion a contribué à forger notre regard sur l’animal : sont-ils des êtres à notre disposition ou sont-ils des créatures de Dieu qui méritent le respect ? Ont-ils seulement une âme ?
Vous vous demandez notamment si les animaux ont leur place au paradis…
Tout à fait, et c’était d’ailleurs une question que je me posais personnellement. Et la réponse qu’apporte le prêtre est parlante : même avec beaucoup de réserves, il se refuse à imaginer que l’être humain puisse être dans un triste face-à-face avec Dieu, et il considère que les animaux « apportent une beauté et une joie incomparable ».
Cause(rie)s animales. Petit traité pour les maltraités, d’Audrey Jougla, vient de paraître aux Éditions Delachaux et Niestlé. 208 p., 14,90€, disponible ici.