La lettre du mardi
2025, année brutaliste
Adrien Brody dans le film “The Brutalist” (2024), de Brady Corbet. © Universal Pictures
« Je suis sorti complètement sonné de la projection de The Brutalist. Le film raconte les tribulations d’un architecte hongrois d’avant-garde essayant de (se) reconstruire aux États-Unis après le second conflit mondial. Mais si le film m’a tant bouleversé, c’est aussi parce qu’il parle de nous, Européens de 2025, stupéfaits d’être abandonnés par leur allié historique.
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The Brutalist, du réalisateur américain Brady Corbet, retrace l’aventure américaine d’un designer et architecte hongrois de l’école du Bauhaus, László Tót, interprété par Adrien Brody. Le jeune homme, juif, a fui l’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale – mais on ne sait pas très bien ce qu’il a vécu dans l’Europe occupée par les nazis. Il est accueilli à Philadelphie par son cousin, un Hongrois américanisé, qui dirige un magasin de meubles. Mais, après avoir été chassé par celui-ci et être retombé dans la misère, il est repéré par un riche industriel, Harrison Lee Van Buren (Guy Pearce), qui lui confie un chantier titanesque : bâtir librement un palais en l’honneur de son épouse défunte et comprenant un auditorium, une bibliothèque, un gymnase et une église. Tiens, une success story, un récit bien américain sur la résilience d’un immigré de génie dans l’Amérique conformiste de l’après-guerre ? On en bâille d’avance. Or dès la première partie de cette fresque qui s’étend sur plusieurs décennies, on comprend que Brady Corbet nous parle d’autre chose.
Je ne vais pas vous raconter les péripéties ni le dénouement, mais juste suggérer les choses. Alors si vous n’avez pas encore vu The Brutalist (il faut juste se prévoir quatre heures), vous pouvez continuer de lire.
Le film parle d’humiliation : son mécène traite l’architecte juif, pourtant sûr de son talent, comme un larbin ; on le rabaisse devant sa famille ; on lui signifie qu’il n’est au mieux que toléré. Le film parle de traumatisme : on ne sait pas très bien quelle en est la source, mais László se drogue, boit, n’a plus de vie sexuelle avec sa femme – qui l’a rejoint avec sa nièce devenue muette. Le chantier devient un cauchemar, la vie de László également.
C’est là que j’ai compris que ce film parlait de nous. De nous en tant qu’individus pris dans les rouages de la domination sociale. De nous si nous savons, directement ou non, ce que signifie être un immigré. Mais aussi de nous, Européens, en ce mois de février 2025. Pour trois raisons. Premièrement, comme le héros du film, nous considérions les États-Unis comme une terre d’asile sûre et stable. László pense être définitivement sauvé lorsque son paquebot passe devant la statue de la Liberté. Or depuis quelques jours, nous déchantons : l’allié et protecteur américain, que nous pensions avoir à nos côtés jusqu’à la fin des temps, s’apprête à nous laisser tomber. Comme dans The Brutalist, les États-Unis ne sont plus ce que nous imaginions. Méprisant l’Européen sans défense, le nouvel exécutif nous place, de manière un peu sadique, dans une position de sujétion humiliante. Deuxièmement, le film montre avec brio que les grandes coupures historiques n’en sont pas réellement. László croit pouvoir entamer une vie nouvelle après les souffrances endurées pendant le nazisme. Mais celles-ci irriguent sa vie intime et l’empêchent de recommencer. Un système d’oppression remplace l’autre, et il reste, aux yeux de ceux qui détiennent le pouvoir, la victime dépendante et, au fond, prête à se faire maltraiter. C’est également ce que nous traversons ces jours-ci. Nous croyions le “plus jamais ça” établi en 1945, l’empire soviétique effondré à jamais en 1991, l’hypothèse de la guerre, la vraie, écartée de nos vies. Nous nous sommes trompés. La Russie, qui a agressé l’Ukraine, menace ses autres voisins et veut dominer l’Europe par tous les moyens possibles, est renforcée comme jamais. Le pire est certainement devant nous. Troisièmement, si The Brutalist résonne ainsi à nos oreilles, c’est parce que l’itinéraire de l’architecte finit par accoucher d’une œuvre. László sait pourquoi il construit : pour que des bâtiments lui survivent et inspirent les êtres humains, même après sa mort. Il n’en doute jamais – et cela lui permet de tenir malgré les épreuves. Mais savons-nous, nous les Européens, ce que nous voulons bâtir ?
Je pensais voir un film sur l’architecture. Le brutalisme, courant des années 1950-1980 fondé sur l’usage du béton brut, l’absence de tout ornement et le monumentalisme, est un mot à la mode. Les photos de sanatoriums soviétiques délirants, de barres d’immeubles en banlieue ou de stations de ski ressemblant à des châteaux-forts circulent abondamment sur les réseaux, notamment Instagram. Le philosophe Achille Mbembe a emprunté ce concept pour “décrire une époque saisie par le pathos de la démolition et de la production, sur une échelle planétaire, de réserves d’obscurité” (Brutalisme, La Découverte, 2020). Et c’est bien à une entreprise (américaine) de démolition et à une volonté de reconstruction, sans aucune considération des êtres, que nous avons affaire aujourd’hui, de Gaza à l’Ukraine en passant par le Groenland.
Qui est le brutaliste du titre ? Ce n’est peut-être pas l’architecte, qui érige sans le dire à personne un monument dédié à ses souffrances passées. C’est plutôt son mécène américain, pervers et prédateur, qui veut un temple à sa gloire. Voir The Brutalist au début de l’année 2025 nous aidera peut-être à comprendre le danger et, comme le héros, à prendre conscience du fait que notre projet, si nous n’y croyons pas dur comme fer, risque de ne jamais être achevé. Alors, comme le dit László face à sa tâche : “À nos pioches !” »