Entretien
Ziad Majed : “Au Liban, le sentiment d’être exclu du droit international nourrit une colère partagée, au-delà des clivages communautaires”
Dans la banlieue sud de Beyrouth, le 12 mars 2026. © AFP “Au Liban, environ 800 000 personnes sont déplacées par les bombardements israéliens, et beaucoup risquent de ne rien trouver en rentrant chez elles” (Ziad Majed)
Cet article est réservé aux abonnés.
La guerre au Proche-Orient est un nouveau drame au Liban. Elle ravive les fractures au sein de la société et les impasses d’un ordre régional imposé par la force. De retour d’un séjour à Beyrouth, le politologue franco-libanais Ziad Majed, auteur de Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (La Découverte, 2025) livre son analyse.
Vous revenez tout juste de Beyrouth. Quelle est la situation sur le terrain ?
Ziad Majed : Le Liban doit faire face à une nouvelle guerre qui s’ajoute à une série de conflits qui durent depuis plus d’un demi-siècle maintenant. Mais ce qui frappe d’abord, c’est la profondeur de la catastrophe humanitaire : environ 800 000 personnes sont déplacées par les bombardements israéliens, et beaucoup risquent de ne rien trouver en rentrant chez elles. Cela se déroule dans un contexte économique déjà très sinistré, puisque le Liban n’est pas sorti de l’effondrement financier de 2020. Mais au-delà de l’urgence matérielle, ce qui est très alarmant, c’est le clivage politique que la guerre a brutalement rouvert. Il y a d’un côté ceux qui tiennent le Hezbollah pour responsable d’avoir lié le destin du pays à celui du régime iranien, et de l’autre, ceux qui rappellent qu’Israël a violé plus de dix mille fois le cessez-le-feu de novembre 2024 – selon les Nations unies et les « casques bleus » présents sur place –, tuant 460 Libanais et blessant des centaines d’autres. Entre ces deux camps, il existe des voix qui cherchent à dépasser l’affrontement pour exiger la fin des attaques israéliennes et engager ensuite le désarmement du Hezbollah dans le cadre d’un vrai monopole étatique. Mais cette voie du milieu a du mal à se faire entendre. Enfin, il y a la société civile, mobilisée une fois de plus pour faire face à catastrophe. Les Libanais appellent cela la résilience – un mot qui agace désormais beaucoup, tant il suggère que cette situation d’horreur cyclique devient normale.
➤ À lire aussi : notre reportage dans les hôpitaux de Beyrouth
Quelles attitudes face au Hezbollah et à Israël ?
Le clivage pro et anti-Hezbollah suit-il les lignes confessionnelles ?
En grande partie oui, mais pas mécaniquement. Il est très difficile aujourd’hui de trouver des voix favorables au Hezbollah parmi les chrétiens, les sunnites ou les druzes. Ce n’est pas impossible, mais c’est marginal. Du côté chiite, une majorité reste solidaire du parti, pour des raisons qui ne se résument pas à l’allégeance politique. Les communautés chiites sont majoritaires dans les zones les plus frappées, à savoir le Sud-Liban, la banlieue sud de Beyrouth et la Bekaa, dans lesquelles il existe un traumatisme qui n’est pas lié à la guerre actuelle mais qui remonte aux occupations israéliennes de 1978, puis de 1982, bien avant l’existence du Hezbollah. Il y a donc un traumatisme collectif qui n’est pas réductible au soutien au parti. Cela dit, même chez les anti-Hezbollah, la condamnation d’Israël est quasi unanime. La question n’est pas de choisir entre les deux mais de comprendre pourquoi certains estiment que s’aligner sur la position iranienne a donné à Israël le prétexte d’une guerre qu’il voulait mener.