Entretien

Tim Ingold : “Il est urgent de réparer les liens entre les anciennes et les nouvelles générations”

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Tim Ingold : “Il est urgent de réparer les liens entre les anciennes et les nouvelles générations”

Tim Ingold. © Serge Picard pour PM

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Nous ne retrouverons confiance dans l’avenir qu’à condition de revoir entièrement notre conception du lien qui unit les différentes générations entre elles. C’est la proposition du très inventif anthropologue écossais Tim Ingold dans son dernier essai. Frédéric Manzini l’a rencontré lors de son passage à Paris, à l’occasion de la sortie de la traduction française de l’ouvrage sous le titre Le Passé à venir (Seuil, 2025).


 

Le point de départ de votre livre consiste à repenser la manière dont nous concevons le rapport entre les générations…

Tim Ingold : Nous avons, en effet, pris l’habitude de penser les générations comme des cohortes de personnes qui se suivent les unes après les autres, dans un certain ordre, chaque cohorte se substituant à la précédente et étant destinée à être remplacée par la suivante. Aussi les différentes générations sont-elles comprises comme autant de couches qui se superposent les unes aux autres, qui ainsi s’accumulent et repoussent les plus anciennes toujours plus loin dans le passé. C’est une manière de voir, par strates et par succession de strates, qui me semble typique de la modernité. J’explique au contraire que nous devrions admettre que, même si elles appartiennent à des générations différentes, les vies des gens se chevauchent et s’entremêlent, de sorte que le futur est fait de toutes ces générations qui agissent ensemble au lieu de se retrouver séparées et isolées les unes des autres [cf. schéma illustré ci-dessous]. Un peu comme dans une famille, où il n’y a pas d’un côté les grands-parents, ensuite les parents et enfin les enfants mais où – et c’est une chose merveilleuse que nous ne valorisons pas suffisamment – les vies s’entremêlent, c’est-à-dire celles des parents avec celles des enfants et celles des grands-parents, toutes ensemble.

“Les vies des gens se chevauchent et s’entremêlent. Le futur est fait de toutes ces générations qui agissent ensemble au lieu de se retrouver séparées et isolées les unes des autres” Tim Ingold

 

Votre conception de vies partagées vous conduit aussi à critiquer l’idée d’“héritage” entre générations.

Je tiens à établir une distinction entre « hériter » et « perdurer ». Qu’est-ce qu’hériter ? C’est soustraire quelque chose à quelqu’un, à qui cela appartenait, afin de le confier à quelqu’un d’autre : en héritant de tel ou tel bien de mes parents par exemple, je la retire de leur vie pour le transférer à la mienne, ce qui fait de moi désormais son propriétaire. La notion d’héritage repose donc sur une forme de transaction, c’est-à-dire de transfert de propriété – d’où le lien avec le capitalisme – qui ne fonctionne que parce qu’il y a un moment de rupture dans la propriété privée, individuelle. Perdurer, au contraire, c’est faire prolonger les différentes existences de manière continue. Si je peux hériter de mes parents au sens où j’hérite alors de quelque chose qui leur appartenait auparavant, je ne peux pas hériter de mes parents eux-mêmes. Je peux certes hériter de leur maison, mais je ne peux pas hériter du foyer que nous avons partagé. C’est autre chose qui se joue. Ce qui se passe en réalité, c’est que leur vie va perdurer à travers la mienne (entre autres) et va ainsi se prolonger, se poursuivre.

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