Quand le jardinier cultive l’humilité… et l'espoir

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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.

Véritable micro-société, le jardin voit se déployer des forces vivantes et diverses qui s’y entremêlent telles des sujets. Le cultiver, c’est accompagner la vie dans ce qu’elle a de plus fondamental. Car agir contre nature est vain : dans la durée, ça ne fonctionne pas. Le jardinier doit ainsi faire de l’humilité son assistante première... Et ça le rend très heureux.

 

Les jardiniers de ma connaissance font le même constat : cultiver un bout de terrain, ça fait du bien. Un bien fou contre la morosité, l’angoisse, la colère, l’abattement… Entrer en jardinage soulage, et ce en dépit des températures inadéquates, de l’humidité sournoise, des fourmis dans les jambes, des épines et des coupures infectées, des mains rêches et du mal de dos – premières victimes de la passion horticole : les lombaires. Malgré ces tourments, le jardinage est le traitement total du mal-de-vivre, l’engrais systémique de la condition humaine, le vague-à-l’âmicide absolu. Pourquoi ? Parce que s’occuper d’un jardin, c’est se gorger de puissance ou, à tout le moins, recouvrer foi dans la force de la vie – ça dépend, au départ, de l’état mental du jardinier.

Une symbiose vitale

Il suffit de se baisser pour constater qu’au niveau du sol, ça grouille. Lombrics, arthropodes, micro-organismes, champignons… tous œuvrent, chacun selon son destin, à creuser, retourner, transformer les déchets verts en humus pour, in fine, fertiliser la terre. En surface, idem : chaque être joue sa partition. À hauteur de jardinier, tout fait sens, l’harmonie se donne à voir, rien de vivant n’est insignifiant. Quel que soit le point du jardin d’où on l’explore, végétaux, animaux, minéraux sont liés, interconnectés entre mutualisme, entraide et cette symbiose « vitale » que propose Michel Serres entre les humains et les non-humains, dès 1990, dans Le Contrat naturel : « Le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l’homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit. » Ça n’exclut pas la prédation et le parasitisme mais, si on regarde au jardin tous les vivants comme des sujets (plantes cultivées, fleurs sauvages, mauvaises herbes et bestioles comprises), un équilibre finit par s’installer. L’ail planté au pied des rosiers éloigne les pucerons ; le petit mais ravissant mouron colonise le coin triste d’une terrasse ; les cloportes émergés de sous les pierres qui leur servent de maison décomposent la matière organique tombée à terre ; la racine pivot des pissenlits, pourtant redoutés, décompacte et aère le sol. En cela, le jardin est une micro-société. Une société qui, d’ailleurs, donne à penser. Lors d’une intervention dans un lycée à l’occasion des « journée Haies », j’ai été amenée à rencontrer les élèves d’une autre section de l’établissement majoritairement agricole : les « Sapat » (Services aux personnes et aux territoires), à 98 % des filles qui se destinent aux métiers d’aide-soignante, de puéricultrice, d’auxiliaire de vie… Ce jour-là, la tête gorgée de relations d’entraide végétale et animale, il m’est apparu que si notre société était un jardin, ces jeunes femmes en seraient les haies : leur travail n’est pas bien considéré, certains le jugent insignifiant, pourtant tous, un jour ou l’autre, nous nous retrouverons entre leurs mains que nous espérerons alors bienveillantes et expertes. Cultiver un jardin, c’est accompagner la vie dans ce qu’elle a de minuscule et humble, en fait fondamental. « Toute évolution ne naît que des fragilités », constatait Serres dans son Contrat .

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