La petite question

Pourquoi jouons-nous (et de plus en plus) ?

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Pourquoi jouons-nous (et de plus en plus) ?

© Devin Nelson/Unsplash

Le jeudi 11 juin, demain, célèbre la journée mondiale du jeu. Or le jeu n’est plus l’apanage de l’enfance puisque plus de 90% de nos compatriotes pratiquent au moins occasionnellement une activité ludique (jeux vidéo, jeux de société, paris sportifs, etc.). Comment comprendre qu’une activité sans utilité immédiate puisse être investie avec autant de sérieux ?


 

Qu’il soit de hasard, de cartes, d’aventure ou de rôle, le jeu est spontanément défini comme une activité gratuite, qui ne sert à rien. Il est vrai qu’il est une activité dont la fin réside dans l’acte lui-même et que la satisfaction du joueur ne vient pas après le jeu, mais du jeu lui-même et de son déroulement. C’est pourquoi le jeu échappe à toute logique instrumentale : on ne joue pas pour avoir joué, mais pour jouer.

Apprendre à vouloir les règles

Pourtant, cette expérience est loin d’être anodine, puisqu’en jouant, il se passe bien plus qu’un simple jeu. On peut apprendre – et bien apprendre – en jouant. C’est ce que souligne Platon dans un passage des Lois consacré à l’éducation, où sa réflexion anticipe à bien des égards ce que la pédagogie moderne a confirmé (et ce que les techniques de gamification importent aujourd’hui au sein du monde du travail) :

“Un homme destiné à être bon en quelque occupation que ce soit doit s’y adonner dès l’enfance, aussi bien en s’amusant qu’en s’y appliquant avec sérieux […] Ainsi utilisera-t-on les jeux pour orienter les plaisirs et les désirs des enfants dans la direction qu’ils doivent emprunter pour atteindre leur but. Ainsi d’après nous, pour l’essentiel, la bonne façon d’élever les enfants est celle qui amènera le mieux possible l’âme de l’enfant qui s’amuse à aimer ce en quoi, une fois devenu un homme, il devra être passé maître”

Platon, Les Lois, I, 643b-d, trad. L. Brisson et J.-F. Pradeau, éd. GF, p.100

Il faut bien comprendre que ce n’est pas seulement dans une perspective de professionnalisation que Platon vante les mérites du jeu, car pour lui, il s’agit moins de préparer un métier que de former des dispositions morales et civiques, et plus largement d’ordonner l’âme, dès l’enfance. Quand, en jouant, l’enfant fait l’expérience d’une règle qu’il ne subit pas mais qu’il adopte parce qu’elle conditionne l’activité même qu’il désire, on comprend que le jeu forme une disposition essentielle à la vie politique : la capacité à intérioriser progressivement les normes. L’enfant apprend ainsi à aimer ce qu’il devra ensuite accomplir librement comme adulte. Chez Platon, le jeu est ainsi un moyen d’incorporer la loi avant même qu’elle soit comprise comme loi.

L’expérience d’une liberté qui ne s’oppose pas à la règle

Mais le jeu n’a-t-il pas aussi des vertus pour lui-même, indépendamment de ce qu’il nous prépare à devenir ? C’est la position de Friedrich Schiller quand il s’interroge sur ce qu’il appelle le Spieltrieb (littéralement, la « pulsion » ou « l’instinct » de jeu), entre l’exigence de la loi (le Formtrieb) et la pression des désirs (le Stofftrieb). Tiraillés entre d’un côté le Stofftrieb, qui nous attache au monde et à nos besoins, et de l’autre le Formtrieb, qui désigne la tendance de l’esprit à donner forme et à imposer des règles et des lois, le Spieltrieb introduit une troisième dimension, celle une activité dans laquelle nous vivons la règle comme libre et où, inversement, la spontanéité sensible adopte une forme rationnelle. Le Spieltrieb est ainsi la faculté qui réconcilie en l’être humain son élan sensible et son élan formel, et rend possible une liberté vécue comme forme vivante, non comme pure contrainte. C’est pourquoi Schiller peut écrire, dans la XVe de ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme : « L’homme ne joue que lorsqu’il est homme au plein sens du terme, et il n’est tout à fait homme que lorsqu’il joue. »

 

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La formule est plus qu’une belle maxime, car Schiller écrit ces lettres dans un moment de désillusion politique où, après avoir promis la liberté, la Révolution française a débouché sur la Terreur. Le poète allemand cherche donc une autre voie pour penser la liberté humaine qui ne soit pas la liberté politique immédiate. Et le jeu lui en offre le modèle – dans la mesure où l’on ne s’y affranchit pas des règles, mais où l’on peut les éprouver comme l’expression même de notre activité et des aspirations de notre nature réconciliée avec elle-même.

Un monde à part ?

Pourtant le jeu n’occupe qu’une certaine partie de notre existence. Il se déploie dans un espace-temps séparé, un monde à part où des règles particulières valent absolument. Ce que l’historien néerlandais Johan Huizinga, dans son célèbre Homo ludens (1938), appelle le « cercle magique », à savoir une frontière invisible mais impérative qui sépare l’espace ludique de la vie ordinaire. Ce qui distingue le jeu, explique-t-il, n’est en effet pas seulement la présence de règles, mais le fait qu’elles créent un univers dans lequel les actes ont une signification différente de celle qu’ils ont au-dehors.

“Comme dans le jeu, nos règles sociales ne tiennent que parce que nous continuons collectivement de leur faire crédit”

 

Or cette séparation est instable. Le jeu exige une adhésion totale, mais il peut à tout moment se briser, que ce soit par la tricherie, par l’abandon ou par l’irruption du réel. Le joueur est ainsi pris dans une tension constante où le joueur doit croire au jeu sans oublier qu’il joue. Cette conscience lucide ne dissout pas son implication mais elle la rend possible et le pousse à adopter une forme de double regard paradoxal où il doit adhérer sans être dupe, croire sans ignorer que l’on croit. Ce que révèle Huizinga va pourtant plus loin qu’une simple psychologie du joueur. Si le droit, la guerre, les rituels religieux ou la poésie présentent les mêmes traits structuraux que le jeu — un espace séparé, des règles, une intensité spécifique — c’est que nos pratiques les plus sérieuses reposent elles-mêmes sur des constructions auxquelles nous accordons une validité sans fondement ultime.

Choisir ses propres règles

Ce ne sont donc pas seulement les règles du jeu qui sont fragiles et contingentes mais, plus fondamentalement, celles de toutes les institutions. Nos règles sociales ne tiennent que parce que nous continuons collectivement de leur faire crédit. La société elle-même fonctionne comme un jeu sérieux, dont on a oublié qu’il l’est. C’est peut-être pourquoi le jeu connaît aujourd’hui un tel essor chez les adultes. Dans un monde où les règles sociales apparaissent à la fois nécessaires et contestables, où chaque activité est supposée être productive, traçable, justifiable, le jeu représente quelque chose d’assez rare, à savoir un espace où l’on accepte librement des contraintes dont on sait qu’elles sont contingentes mais acceptées comme telles. Plus nos existences sont saturées de normes contestées et d’obligations sans adhésion, plus nous éprouvons le besoin de revenir à cette expérience élémentaire qui consiste à choisir librement ses propres obligations.

Jouer, dès lors, c’est se donner les moyens d’en éprouver la contingence, c’est-à-dire de voir que les règles qui nous gouvernent auraient pu être changées, sans pourtant cesser de les respecter. En ce sens, le jeu n’est pas l’opposé du sérieux mais en constitue peut-être la condition cachée.