Analyse

Pourquoi Carl Schmitt, sulfureux juriste du IIIe Reich, redevient une référence pour comprendre la géopolitique ?

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Pourquoi Carl Schmitt, sulfureux juriste du IIIe Reich, redevient une référence pour comprendre la géopolitique ?

Carl Schmitt. © ullstein bild/akg-images. Illustration © William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 janvier 2026.

Invasion russe de l’Ukraine, intervention américaine au Venezuela, réélection de Donald Trump, menaces sur l’État de droit… Le monde semble être entré dans une nouvelle ère : celle des rapports de force. Et si l’une des clés pour comprendre cette évolution brutale se trouvait chez Carl Schmitt ? Le sulfureux juriste du IIIe Reich est redevenu une référence à droite comme à gauche, et jusque chez les entrepreneurs gourous de la Silicon Valley. À tort ou à déraison ?

 

« Face à un monde plus brutal, la nation doit être plus forte », déclarait en juillet dernier Emmanuel Macron, avant d’ajouter : « Pour être libre dans ce monde, il faut être craint ; pour être craint, il faut être puissant. » Une harangue dont l’accent martial a pu choquer. Qui ose pourtant contester le diagnostic ? Depuis l’invasion de l’Ukraine et la réélection de Donald Trump, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, dans laquelle l’action politique n’est plus portée par des convictions mais par de purs rapports de force. Face aux nouveaux « maîtres du monde », inutile d’invoquer le poids de l’histoire ou la beauté de la coopération. Aux yeux d’un Trump ou d’un Poutine, les valeurs européennes – pacifisme, libre-échange, intégrité territoriale… – sont des mots creux.

Pour penser ce glissement, nombre d’observateurs font appel à un auteur pour le moins sulfureux : Carl Schmitt. Né en 1888, le théoricien du droit est connu pour sa définition du politique fondée sur l’opposition entre ami et ennemi, mais aussi pour son engagement aux côtés du IIIe Reich, dont il deviendra une sorte de juriste officiel – même s’il perd ensuite ses fonctions au sein du parti nazi suite à des critiques. Sur le plan biographique, les raisons d’attaquer Schmitt sont légion : il adhère au NSDAP en 1933, signe des écrits antisémites et commet nombre d’articles justifiant le saccage de la démocratie au profit du régime hitlérien – dont le tristement célèbre « Le Führer protège le droit » (1934), qui vise à légitimer le massacre de la Nuit des longs couteaux.

Comment imaginer qu’une telle figure puisse nous éclairer sur notre époque ? Schmitt n’est-il pas de ces auteurs à mettre aux oubliettes, dont la simple évocation fait trembler de rage les constitutionalistes ? Le paradoxe n’est pas mince : alors que les atteintes à l’État de droit se multiplient, on va chercher la référence qui, par le passé, a précisément théorisé la nécessité de s’en affranchir. Schmitt est le penseur qui a critiqué la démocratie et ses faiblesses, au point de vouloir s’en défaire. Son œuvre est pourtant incontournable pour saisir le temps présent, comme l’ont récemment relevé des philosophes de gauche comme de droite. En quel sens ?

Un ennemi de l’ordre international

Pour le comprendre, revenons à la thèse fondatrice de Schmitt. Lorsqu’il est question de moralité, on fait appel à la distinction entre bien et mal ; en esthétique, on convoque les notions de beau et de laid ; en économie, de rentable et de non rentable, observe le juriste dans La Notion de politique (1927). Le critère équivalent en politique, c’est « la discrimination de l’ami et de l’ennemi ». Pour Schmitt, cet ennemi politique ne sera « pas nécessairement mauvais », « il pourra même, à l’occasion, paraître avantageux de faire affaire avec lui ». « Il se trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger », ajoute-t-il. Il s’agit de sortir des jugements de valeur pour ne s’intéresser qu’à la possibilité ou non de préserver ses intérêts bien compris.

Ne reconnaît-on pas là la marque de la politique étrangère à la sauce Trump ? « Quand on observe la manière dont agit et parle le président des États-Unis, le rapprochement avec la thèse schmittienne de la relation ami-ennemi n’est pas difficile à faire, confirme Jean-François Kervégan, philosophe du droit et spécialiste de Schmitt. Trump désigne des ennemis et agit en conséquence. » D’après un autre philosophe, Jean-Claude Monod, « son affirmation d’un impérialisme brut au nom du rayonnement des États-Unis est très schmittienne ». Il est en effet un autre élément clé de la pensée de Schmitt susceptible d’éclairer le monde dans lequel nous vivons : le retour des empires. « Aujourd’hui, les dirigeants des États-Unis, de la Chine et de la Russie raisonnent en termes impériaux, constate Kervégan. La Chine veut contrôler Taïwan, les États-Unis le Canada, ou le “golfe d’Amérique”. » Une tendance qui va à l’encontre de tous les efforts pour réguler les relations interétatiques. Or, si Carl Schmitt a défrayé la chronique en son temps, c’est aussi parce qu’il a eu l’audace de critiquer la naissance d’un ordre international.

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