Série
“Pluribus” : le bonheur sous algorithme
Rhea Seehorn dans la série “Pluribus”. © Apple TV
Alerte : les zombies débarquent ! Et ils sont… gentils. Abominablement gentils. Jusqu’à former une dystopie mondiale étouffante de bienveillance et de bons sentiments, éliminant ainsi ce qui fait le sel de l’existence : les expériences négatives. Voilà l’argument de Pluribus, la nouvelle série de Vince Gilligan (Breaking Bad, Better Call Saul).
Ce texte est extrait de notre newsletter hebdomadaire « Par ici la sortie » : trois recommandations culturelles, éclairées au prisme de la philosophie, chaque vendredi soir. Abonnez-vous, elle est gratuite !
« Le créateur de Breaking Bad et de Better Call Saul Vince Gilligan fait son grand retour avec Pluribus, une série qui titille à nouveau notre rapport au bien et au mal. Un virus extraterrestre transforme les êtres humains en zombies d’un genre particulier : loin de dévorer les viscères, ils deviennent des monstres... de bienveillance. Mots compassés, obsession du bien-être, ces zombies trop gentils forment une conscience collective unique, parfaitement interconnectée. Un paradis sur terre ? Pas si vite... Car treize personnes échappent à ce syndrome, dont Carol Sturka (Rhea Seehorn), romancière dont la femme meurt au cours de l’invasion. Craignant de voir sa subjectivité diluée dans ce grand Tout lénifiant, Carol tente de rallier les autres “rescapés” pour sauver l’humanité. Mais de quoi précisément ? Difficile de justifier une lutte contre un système qui ne jure que par le bonheur et la vertu... D’emblée, Pluribus évoque The Good Place, autre série qui montre que l’enfer est pavé de bonnes intentions : maximiser le bonheur d’autrui, comme le veut la pensée utilitariste, cela suppose d’écraser les expériences négatives qui donnent pourtant leur sens à l’existence. La série croise cette inquiétude avec une réflexion plus novatrice sur l’IA. Car cette conscience indifférenciée, à l’altruisme insupportablement intrusif, fait bien penser à ChatGPT. Ces zombies professent un bonheur algorithmique composé de phrases toutes faites, d’empathie feinte et au fond, totalitaire, puisqu’il est impossible de s’y soustraire. Dans son essai L’Éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes (Gallimard, 2007), Ruwen Ogien mettait en garde contre ce genre de paternalisme moral :
“Il n’y a aucune raison de laisser à la philosophie morale le douteux privilège de pontifier sur ce qu’est une ‘vie réussie’ [...] et de prétendre savoir ce qui est bien pour les autres sans tenir compte de leur avis, en développant, par exemple, des théories ‘perfectionnistes’ fondées sur l’idée qu’il existerait une forme d’excellence humaine dont ces théories détiendraient les critères.”
Mieux vaut être malheureux à sa manière qu’heureux à la manière de tout le monde. »
Pluribus, série de Vince Gilligan, avec Rhea Seehorn et Miriam Shor. À voir sur Apple TV.