Entretien avec François Hartog

L’invention de l’histoire

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 juillet 2016.

Il y eut d’abord Hérodote, qui conçoit l’histoire comme une enquête sur le passé menée auprès des témoins. Puis vint Thucydide. Avec lui, l’heure n’est plus à raconter des histoires ; il s’agit désormais d’écrire l’histoire au présent pour servir aux générations à venir. Chronique de la naissance d’une discipline, par François Hartog.

 

L’histoire naît en sortant de l’épopée, dans tous les sens du terme : elle en émane et elle rompt avec. Au chant VIII de l’Odyssée, Ulysse, que la tempête a rejeté sur le rivage des Phéaciens, écoute l’aède Démodocos raconter l’épisode du cheval de bois et de la prise de Troie dont il fut le l’artisan et le héros. Il se met à pleurer. Hannah Arendt voit ici le premier récit historique, et explique la réaction d’Ulysse par la catharsis. Je crois plutôt qu’Ulysse verse ces larmes parce qu’en s’entendant célébrer à la troisième personne, il a l’impression d’écouter son éloge funèbre et d’assister à sa mort. Cet homme naufragé, qui a perdu jusqu’à son nom, n’arrivait pas jusqu’alors à combler le fossé, de près de dix ans, qui séparait le héros qu’il était de cet anonyme qui ne possède plus rien. Les larmes sont là parce que les mots font défaut pour dire : j’étais Ulysse, je suis Ulysse. Jusqu’à ce moment, il n’avait pas la capacité de saisir cette catégorie qu’on appelle le passé. L’importance de la scène est d’autant plus marquée par Homère que c’est juste après ce récit que le héros pourra enfin dire qui il est, et commencer ainsi à raconter tout ce qui sépare celui qu’il était de celui qu’il est devenu.

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