Rencontre
“L’IA est un outil d’une puissance extraordinaire pour construire des concepts” : entretien avec Andrea Colamedici à propos du livre “Hypnocratie”
Andrea Colamedici © CP - Affiche Jianwei Xun © Tlon
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 avril 2025.
Est-il possible qu’un texte de philosophie écrit avec l’intelligence artificielle ait une influence globale ? Telle est la question que soulève avec brio le récent essai Hypnocratie de Jianwei Xun, dont la genèse et la réception nous ont tellement étonnés que Philosophie magazine en a acquis les droits pour la France. Explications avec l’éditeur de la version originale, Andrea Colamedici, penseur italien inspiré par Jorge Luis Borges et les situationnistes.
Philosopher, selon Gilles Deleuze, consiste à créer des concepts. L’essai publié par votre maison d’édition, Hypnocratie, ne s’inscrit-il pas dans cette pratique de la philosophie, en proposant de nombreux concepts inédits ?
Andrea Colamedici : Antonio Gramsci écrivait que la culture ne devait pas être comparée à un entrepôt bien rangé, où l’on trouverait des informations, mais qu’elle consistait plutôt dans la capacité à créer de nouvelles relations entre soi et le monde, entre soi et les autres. La création de concepts, selon Deleuze, s’inscrit dans la même démarche : l’enjeu n’est pas de produire des contenus déterminés mais de mettre en vibration les concepts entre eux. Les concepts se fabriquent, s’inventent, parce que nous avons besoin de trouver sans cesse de nouvelles manières de nous rapporter à la réalité, à l’époque contemporaine. Je crois qu’une partie de la désorientation du public devant ce que Donald Trump et Elon Musk ont entrepris vient de ce que nous n’avons pas les mots pour le décrire. Nous avons besoin de concepts de philosophie politique inédits pour comprendre la manière dont le monde se déplace. En ce sens, les concepts sont comme des draps en tissu que nous jetons sur des fantômes. Le fantôme bouge, mais sur le moment, le concept lui donne forme et permet de le rendre visible.
“La réalité est devenue le tapis que l’IA retire sous nos pieds”
Le concept d’« hypnocratie » proposé par Jianwei Xun ne signifie pas simplement que nous sommes hypnotisés par les écrans, ce qui serait une banalité. Son sens est plus spécifique : pouvez-vous le préciser ?
Le point important est celui-ci : nous sommes désormais en mesure, grâce à l’intelligence artificielle [IA], de produire d’innombrables versions vraisemblables de la réalité. Les instruments technologiques qui existent aujourd’hui permettent de générer une hypnose de masse personnalisée. D’ici à quelques années, il y aura sur le Web plus de textes, de vidéos, d’images, de musiques produits par des IA que par des humains. Et chacun de nous se verra adresser des contenus correspondant à ses comportements d’achat, ses opinions politiques, ses croyances, son milieu social. Steve Bannon, qui fut le conseiller de Donald Trump lors de son premier mandat, résumait leur stratégie de communication politique par une formule : « Flood the zone with shit » – « Inondez la zone de merde ». La difficulté que rencontrait alors la droite populiste américaine était d’être contredite par les médias officiels. Mais la génération massive de fake news et de théories du complot permet de contourner le problème. Il n’y a plus deux versions en compétition, celle des médias officiels et celle de Trump, mais une démultiplication des représentations qui nous prive de tout référent commun. La réalité est devenue le tapis que l’IA retire sous nos pieds.
Ce n’est donc pas tout à fait la même chose que la société du spectacle dénoncée par Guy Debord, dans laquelle ce qui était « directement vécu » s’éloigne au profit des images, des représentations…
Ce qui a changé depuis Debord, c’est que nous ne sommes plus réduits au rôle de spectateurs passifs. Nous sommes invités, via les réseaux sociaux, à performer notre propre identité, et donc à être nous-mêmes le spectacle. Par ailleurs, les conditions de vie ne sont plus tellement propices à la contemplation.
Pourquoi Trump et Musk sont-ils les figures majeures de l’hypnocratie ?
Ils se sont bien trouvés ces deux-là, ce sont des figures encastrées. Trump a perçu le potentiel des fake news. Pour lutter contre les infox en politique, le fact checking, soit la vérification des faits, est inefficace. Le présupposé est que les gens sont mal informés ou qu’ils ont été mystifiés par la propagande, et qu’il suffirait de leur montrer leur erreur, pour qu’ils aient envie de la rectifier. Mais aujourd’hui, les gens vivent dans des systèmes de réalité parallèles, qui ont leur cohérence interne. Musk incarne une autre facette de l’hypnocratie : il nous fait miroiter un avenir qui n’est pas encore là, il produit constamment de l’anticipation : « Demain, nous aurons des voitures qui conduiront toutes seules. » « Demain, nous aurons une puce dans le cerveau qui en saura plus sur nous que nous-mêmes et nous connectera les uns aux autres. » « Demain, nous irons vivre sur Mars. » Peu importe que ces promesses se réalisent, ce qui compte, c’est que Musk semble s’adresser à nous depuis le futur.