Hommage

Lev Fraenckel, alias Serial Thinker : “Daniel Dennett a fait voler en éclats l’idée que je me faisais de l’existence humaine”

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Lev Fraenckel, alias Serial Thinker : “Daniel Dennett a fait voler en éclats l’idée que je me faisais de l’existence humaine”

Daniel Dennett. © Martin Dijkstra/Lumen Photo/Opale photo

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Le philosophe américain Daniel Dennett est décédé le 19 avril à l’âge de 82 ans. Figure aussi célèbre que controversée, le penseur a marqué les esprits par son athéisme farouche et ses théories sur l’importance de la sélection naturelle dans l’évolution. Sa thèse la plus radicale ? La conscience n’est qu’une illusion. Pour Lev Fraenckel, professeur de philosophie plus connu sous le nom de « Serial Thinker », son compte TikTok à succès, Daniel Dennett est le penseur qui a ébranlé durablement ses certitudes en la matière. Nous lui avons demandé de lui rendre hommage.


 

Quand j’ai rencontré la pensée de Daniel Dennett pour la première fois, le choc a été tel que je n’ai même pas réussi à poursuivre sa lecture jusqu’au bout. Sa philosophie faisait voler en éclats non seulement la représentation que je me faisais de la discipline, mais aussi celle que je me faisais de l’existence humaine. 

Comme la plupart des étudiants en philo, j’ai appris à penser avec les philosophes français contemporains : un philosophe digne de ce nom, c’est d’abord un penseur, un écrivain qui a du style et dont les idées sont profondes, impénétrables. La profondeur d’une pensée se mesure alors non seulement à son imperméabilité première mais aussi à sa tournure poétique, et, finalement, dans sa capacité à proposer une vision romantique et idéalisée de l’existence humaine, par-delà les progrès scientifiques qui réduisent l’homme chaque jour un peu plus à des réactions électrochimiques. 

“Ce qui anime Daniel Dennett, c’est son projet incroyable d’expliquer le fonctionnement de notre esprit – quitte à nous en offrir une vision désenchantée”

 

Mais Daniel Dennett se fiche pas mal des effets de style ou de la « profondeur » de sa pensée. Ce qui l’anime, c’est son projet incroyable d’expliquer le fonctionnement de notre esprit – quitte à nous en offrir une vision désenchantée. Une métaphore revient souvent sous sa plume, celle du magicien. Lorsque vous assistez à un spectacle de magie, ce qui vous enchante, ce qui vous remplit d’excitation, c’est précisément l’incompréhension dans laquelle vous êtes soudainement jeté. Comment le lapin a-t-il pu sortir d’un chapeau qui avait pourtant l’air vide quelques secondes auparavant ? Si je décide maintenant de vous dévoiler le trucage qui rendait le spectacle surnaturel, vous risquez d’être extrêmement déçu ; la magie s’est envolée, vous êtes désenchanté. Spinoza nous alertait déjà sur le fait que la raison est souvent peu de chose face aux affects : si nous désirons l’enchantement, alors nous risquons de rester prisonniers du tour de passe-passe et de ne jamais parvenir à comprendre ce qui s’est vraiment passé sous nos yeux. Pour vaincre un affect, nous dit Spinoza, la raison ne suffit pas ; il faut souvent un autre affect à lui opposer. Daniel Dennett nous en propose un : et si nous remplacions l’affect de l’enchantement par celui de la découverte de la vérité ? Et si le désenchantement s’accompagnait non pas d’une déception mais d’un affect positif : celui d’être excité par le dévoilement des « trucages » qui nous empêchent de comprendre le monde ? Grâce à Dennett, j’étais enfin prêt à découvrir les coulisses de la scène sur laquelle l’esprit humain opérait son tour de magie. 

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