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“Les femmes vont-elles libérer les hommes ?” Conversation entre Laure Adler, Emma Becker et Romain Roszak
© Philosophie magazine Éditeur © France.tv
Les relations entre les hommes et les femmes sont aujourd’hui au cœur de tous les débats : il est temps de proposer un scénario alternatif et stimulant où les femmes ne sont plus cantonnées au statut de victimes et les hommes à celui d’éternels salauds.
C’est l’objectif que se donne Les femmes vont-elles libérer les hommes ?, de Laure Adler, Emma Becker et Romain Roszak, qui paraît aujourd’hui dans la collection « On poursuit le débat », fruit d’une collaboration avec les équipes de l’émission C ce soir, présentée par Karim Rissouli sur la chaîne France 5, et Philosophie magazine Éditeur !
Pour débattre du sujet, nous avons réuni dans ce livre Laure Adler, journaliste et historienne, Emma Becker, écrivaine dont la voix singulière heurte un certain credo féministe et Romain Roszak, philosophe spécialiste de la pornographie. Une discussion qui ne laissera personne indifférent… Découvrez ci-dessous un extrait de la préface, par Martin Legros. L’ouvrage est disponible en librairie, ou ici à la commande.
« C’est au détour d’une phrase [dans Le Deuxième Sexe, I. Les Faits et les Mythes] que Beauvoir envisage, entre le moment de la guerre sans fin héritée du passé et celui de la fraternité de l’avenir, un scénario d’échappée à double entrée où la libération des hommes serait coextensive à celle des femmes. “Que de temps et de forces il gaspille, écrit-elle à propos de l’homme, à liquider, sublimer, transposer des complexes, à parler des femmes, à les séduire, à les craindre ! On le libérerait en les libérant. Mais c’est précisément ce qu’il redoute. Et il s’entête dans les mystifications destinées à maintenir la femme dans ses chaînes.” On LE libérerait en LES libérant ! La formule est lapidaire, mais claire : on libérerait l’homme en libérant les femmes. Au lieu de laisser l’homme captif des représentations mystificatrices qui font de lui le maître et le séducteur, il serait incité à s’ouvrir à une autre expérience de la liberté, plus authentique et plus profonde parce que mutuelle.
Les femmes peuvent-elles libérer les hommes ? Si brièvement évoquée soit-elle par Beauvoir, l’hypothèse mérite d’être examinée de plus près. En sus des droits, des responsabilités, des bonheurs nouveaux qu’elles sont en train de conquérir pour elles-mêmes, les femmes ne vont-elles pas libérer les hommes de tout le galimatias de représentations, d’attentes et de pratiques malsaines que des siècles de domination ont distillées dans leurs corps et leurs esprits ?
Dans l’affirmative, est-ce qu’il faut envisager cette libération comme un objectif que les femmes pourraient se donner ? Mais celles-ci n’ont-elles pas déjà assez à faire avec leur propre libération ? Pourquoi leur reviendrait-il de se charger, une fois de plus, du soin des hommes ? Ne faut-il pas plutôt la concevoir comme un effet second et positif sur les rapports entre les sexes de la libération des femmes ? Qui inciterait par exemple les hommes à ne plus se considérer comme des individus abstraits, incarnation du genre Homo, mais comme des êtres sexués, tout aussi déterminés que les femmes par cette condition. “L’homme oublie superbement que son anatomie comporte aussi des hormones, des testicules”, relevait Beauvoir dès l’ouverture du Deuxième Sexe. “Il saisit son corps comme une relation directe et normale avec le monde qu’il croit appréhender dans son objectivité, tandis qu’il considère le corps de la femme comme alourdi par tout ce qui le spécifie : un obstacle, une prison.” Voilà un des effets possibles de la libération des femmes : que les hommes arrêtent de considérer qu’ils sont de plain-pied dans l’universel et se pensent, enfin, à partir du point de vue particulier, partiel et partial, qui est le leur. Or, dans ce registre, les femmes ont une longueur d’avance. “La femme, l’être relatif...” La formule de Michelet qu’aime à citer Beauvoir pourrait s’appliquer aux deux sexes. L’homme s’est pensé comme “Sujet”, comme “Absolu”, face à “l’Autre”, la femme, constate Beauvoir. Et s’il se pensait, à son tour, comme l’Autre ?
Si l’émancipation des femmes ne peut manquer de bouleverser également le destin des hommes, ce serait faire preuve d’une étrange appréhension que de présumer que le solde de cette transformation ne puisse être pour eux que négatif, que les libertés nouvelles que les unes sont en train de conquérir ne puissent se traduire pour eux qu’en sacrifices et renoncements. Qui dit qu’il n’y a pas derrière le partage de toutes les tâches et de toutes les responsabilités des satisfactions nouvelles, pour les deux sexes ? L’expérience d’une communication nouvelle débarrassée de “l’équivoque” que des siècles d’inégalité ont installée entre eux, selon la formule de Beauvoir ? »
Les femmes vont-elles libérer les hommes ?, extrait de la préface, par Martin Legros
Les femmes vont-elles libérer les hommes ? est disponible ici.