Nouvelles vagues
Le point de rupture. La chronique d’Anne-Sophie Moreau
© Mikkel William/iStockphoto
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine, en kiosque le 21 août 2025.
Face à la dépression d’un conjoint, nombreux sont ceux qui, désormais, privilégient la fuite au soin et à la compassion. Signe que la quête de l’épanouissement individuel a pris le pas sur l’engagement amoureux ?
Elles sont jeunes, citadines – et féministes, cela va sans dire. Sur un groupe Facebook dont je tairai le nom, elles échangent des astuces pour réparer un vélo ou trouver un appart… et s’épanchent aussi sur leur vie amoureuse. Je lis souvent ces confessions, voyant ce gynécée comme un marqueur des évolutions sociétales. Récemment, un post m’a interpellée : une jeune femme, en couple depuis des années, s’inquiétait de l’état de son compagnon et père de ses enfants, qui traversait une phase de dépression. Elle cherchait à le secouer depuis des mois, se désespérait-elle. En vain : il s’enfonçait.
Ce qui m’a surprise, ce sont les réponses des membres du groupe, qui n’ont pas tardé à affluer. Je m’attendais à des messages de compassion – il y en a eu quelques-uns, d’ailleurs –, des suggestions pour inciter son compagnon à se soigner, à se faire accompagner… Or la plupart des contributions incitaient la jeune femme à fuir à toutes jambes, voire à mettre dehors son conjoint. « Il est temps d’envisager la rupture », « Sauve ta peau », « Sors-le de ta vie », exhortaient les commentatrices. « Encore un truc de mec : ils tombent en dépression, et à nous de faire les lessives », s’indignait une commentatrice. « Il ne changera jamais », prophétisait une autre. En un sens, elles ont raison : quelqu’un qui connaît un épisode de dépression risque fort de rechuter un jour. Et je comprends que les femmes se lassent d’être les seules à se sacrifier pour prendre soin d’autrui, elles qui ont six fois plus de chances d’être quittées par leur partenaire si elles tombent malades d’un cancer. J’ai pensé à ma mère qui, des années durant, a supporté la dépression sévère de mon père, jusqu’à son décès. N’aurait-elle pas été plus épanouie en se sauvant dès qu’il a commencé à flancher ?