La lettre du mercredi
Le Maître du Haut Château
© Ryan Stone/ Unsplash
« Je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. Ou alors par ouï-dire. 1970. Joe Dassin adapte un tube du groupe Christie, Yellow River, qui raconte le retour au bercail d’un soldat de la guerre de sécession. Un tube aux États-Unis sur fond de guerre du Vietnam. Mais Dassin, petit-fils d’émigré juif ukrainien en fait le chant d’espoir d’un candidat au départ : “L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai.” Je vous le chanterai volontiers, mais la période ne s’y prête pas. Vu les derniers décrets trumpiens, qui a envie d’aller aux States comme on disait alors ?
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Je suis ébahi. À vrai dire, je ne digère pas ce qui se passe. J’ai le sentiment effrayant d’avoir basculé dans un univers parallèle, une uchronie dickienne, à la manière du Maître du Haut Château (qui décrit un monde post-1945 dominé par l’Allemagne et le Japon), mais revue par les scénaristes de la Maison Blanche.
L’Amérique de mes 17 ans (quelque chose entre Monsieur Smith au Sénat, Easy Rider, le train sifflera trois fois et, bien sûr, Le Jour le plus long) avait beau être celle du Watergate et de la présidence Nixon, elle m’apparaissait, fantasmatiquement au moins, comme la terre promise par le révérend Samuel Williams – philosophe, astronome et un peu escroc – dans un sermon de 1774, “les provinces d’Amérique du Nord sont la patrie des hommes libres. Elles sont le refuge, le dernier refuge, vers lequel on peut fuir le déluge général”. Pas forcément ouvert à tout le monde, et le bon pasteur s’asseyait sans vergogne sur l’esclavage. Mais vu de l’Europe des années 1930, il y avait de l’autre côté de l’Atlantique, peut-être putativement, une contrée bienveillante. De New York, où elle a trouvé refuge en 1941, Hannah Arendt écrit à Karl Jaspers que “la liberté politique associée à l’esclavage social est la contradiction fondamentale de ce pays”. Cependant, expliquera-t-elle plus tard, en faisant l’éloge de la démocratie américaine, “ce qui détermina mon choix [de prendre la nationalité] fut la liberté d’opter pour une citoyenneté sans avoir à en payer le prix par l’assimilation”.
Que dirait Arendt aujourd’hui ? Pas grand-chose. Elle aurait probablement été arrêtée, menottée, expulsée. Comme le Salvadorien Abrego Garcia – réfugié dans le Maryland depuis quinze ans, papiers en règle et sous protection judiciaire – qui allait chercher son fils autiste âgé de 5 ans chez sa grand-mère mais a été arrêté par la police de l’immigration et des frontières (ICE) et expédié par le premier avion dans une prison de son pays d’origine, où il risque sa peau : erreur administrative, plaide une immigration américaine aussi kaflkaïenne que dickienne, en précisant que, désormais, ce n’est plus son affaire.
Mais le pompon du jour est attribué à l’un des plus récents décrets promulgués par le président des États-Unis. Intitulé “Restaurer la vérité et le bon sens dans l’histoire américaine”, il vise cette fois la Smithsonian Institution – vénérable entité muséale ayant pour objectif de “favoriser l’accroissement et la diffusion du savoir pour tous les hommes”. Elle serait, selon Donald Trump, “sous l’influence d’une idéologie centrée sur la division et la race”. Dans la ligne de mire de Washington, il y a spécifiquement La Fabrique du pouvoir, race et sculptures américaines, une exposition qui explore la manière dont, depuis plus de deux cents ans, la sculpture a à la fois façonné et reflété les attitudes racialisantes aux États-Unis. L’executive order trumpien lui reproche d’affirmer que “la race est une invention humaine” et, ce faisant, de “défendre l’idée que la race n’est pas une réalité biologique mais une construction sociale”.
C’est une forme molle de lyssenkisme (le pseudo-scientifique soviétique Trofim Lyssenko affirmait – je résume – que les lois de l’hérédité sont des lois bourgeoises et incompatibles avec le stalinisme). Molle, parce qu’il n’y a pas d’affirmation explicite de la supériorité des races, tout est en creux. Et que derrière cette pénultième attaque contre le monde des sciences, il y a un rapport au monde et à la vérité semblable à celui revendiqué par l’administrateur Mustapha Menier dans un autre roman dystopique, Le Meilleur des mondes : “La vérité est une menace, la science est un danger public.” »