Exposition au Centre Pompidou-Metz

Lacan et l’énigme du regard

Temps de lecture : 9 min

Lacan et l’énigme du regard

Gustave Courbet, “L‘Origine du monde”, 1866. Paris, musée d‘Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d‘Orsay)/Hervé Lewandowski

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Cet article est issu du Hors-série n°60 de Philosophie magazine, en kiosque le 08 février 2024.

Le psychanalyste Jacques Lacan s’est appuyé sur les artistes pour élaborer sa théorie du regard et son rapport aux arts. Une exposition au Centre Pompidou-Metz retrace les nombreux liens qui l’unissent à l’art classique et contemporain.


À voir > Lacan, l’exposition. Quand l’art rencontre la psychanalyse / Centre Pompidou-Metz / Jusqu’au 27 mai.


Qu’est-ce que voir ? « Voir mais alors voir », comme l’écrit le surréaliste André Breton, que Jacques Lacan fréquente, aux côtés de Georges Bataille, Salvador Dalí ou Pablo Picasso. Cette question, il n’a eu de cesse d’y revenir, faisant plus que fréquenter les créateurs : s’en inspirant ! Ce disciple dissident de Freud, auteur d’une théorie renouvelant totalement la discipline grâce à l’apport du structuralisme, s’est d’ailleurs rapidement entouré d’un cercle de proches et d’amis artistes. Le premier d’entre eux est André Masson, auteur du panneau-masque, un tableau « cache-sexe », qui recouvre L’Origine du monde de Gustave Courbet, que le psychanalyste acquiert. Ils sont tous deux présentés dans l’exposition, ramassant les préoccupations du psychanalyste : la jouissance féminine, un énigmatique trou noir en guise d’origine, un cadrage qui laisse imaginer ce qui n’est pas, le hors-champ. Parmi les écrivains, Lacan rend hommage à Marguerite Duras, au sujet de son roman Le Ravissement de Lol V. Stein, et rédige un texte programmatique. En manifestant son ­admiration, il formule ainsi une définition de son rapport aux arts : « Le seul ­avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, écrit-il, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. » Cette conviction sert de fil rouge à l’exposition présentée au Centre ­Pompidou-Metz.

Car en quoi l’artiste fraie-t-il la voie ? C’est que le créateur déjoue la tentation de l’interprétation – ce qu’une œuvre ou un artiste voudrait dire – au profit d’une question qu’il adresse au regardeur, d’un dilemme qu’il lui soumet, d’une image conçue comme une énigme : celle d’une absence au cœur même de ce qui est représenté. Il prend pour exemple Les Ménines de ­Diego Vélasquez, qui met ainsi en scène des jeux de regard sans qu’aucun des personnages représentés ne nous regarde vraiment, si ce n’est le peintre qui se mire en nous comme dans un miroir. Où la représentation prend la forme d’un paradoxe : le tableau que nous voyons est une mise en abyme. Or que peint le peintre dans la toile sinon le tableau que nous voyons, qui nous regarde ? En 1974, dans le séminaire intitulé « Les non-dupes errent », le psychanalyste y revient : « De l’art, nous avons à prendre de la graine. À prendre de la graine, à prendre de la graine pour autre chose, c’est-à-dire, pour nous, en faire ce tiers qui n’est pas encore classé, en faire ce quelque chose qui est, qui est accoté à la science, d’une part, qui prend de la graine de l’art de l’autre, et j’irai même plus loin, qui ne peut le faire que dans l’attente de devoir à la fin donner sa langue au chat. »

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