Entretien
La nature idéale... à l'instant T. Entretien avec Jean-Pierre Le Dantec
Jean-Pierre Le Dantec. ©Francesca Mantovani/Gallimard/Opale.photo
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Alors qu’il vient de faire paraître chez Hermann un stimulant essai intitulé Jardins – histoire et poésie, l’architecte et écrivain Jean-Pierre Le Dantec souligne les ambivalences de ces lieux clos pourtant ouverts sur le monde.
D’où vous vient votre passion pour les jardins ?
Jean-Pierre Le Dantec — De l’enfance ! Je suis né dans une famille d’instituteurs, dans un milieu rural et modeste – la Bretagne était alors une région très pauvre. Ils habitaient une maison d’école, où le jardin faisait partie de l’enseignement pour les enfants, au titre des « leçons de choses ». Mes grands-parents, eux, avaient pris leur retraite dans une sorte de ferme où ils avaient un jardin et élevaient deux vaches. J’ai poursuivi des études scientifiques à l’École centrale, à Paris. Mes parents espéraient que je devienne ingénieur même si j’avais davantage d’attirance pour les lettres et la philosophie. Je me suis engagé en politique et j’ai entretenu des discussions artistiques avec des peintres et des écrivains. J’ai rencontré André Breton, eu en amitié Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Maurice Clavel, Gilles Deleuze, André Glucksmann... et toute une bande de jeunes philosophes, disciples d’Althusser. J’ai commencé à donner des cours de construction en architecture – que j’avais étudiée comme ingénieur – à l’UP6 de l’École des beaux-arts. Progressivement, je me suis intéressé au jardin qui était, dans les années 1970, une branche délaissée de l’architecture. Il avait disparu comme discipline au nom de « l’espace vert ». Aujourd’hui, ma formation de botaniste reste peu développée ; je m’intéresse surtout à l’histoire de l’art et de la pensée qui accompagne la réflexion sur les jardins. Nous avons fait paraître en 1987 avec ma sœur Denise, philosophe et poète spécialiste de botanique, Le Roman des jardins de France, dont le succès nous a surpris – il n’y avait eu aucun travail sérieux sur les jardins depuis les années 1950, excepté celui de Monique Mosser. J’ai finalement poursuivi ces recherches avant de fonder avec le paysagiste Bernard Lassus, le géographe Augustin Berque, le sociologue Michel Conan et le philosophe Alain Roger un diplôme universitaire (DEA) préparant au doctorat, intitulé « Jardins, paysages, territoire » à l’École d’architecture de Paris-La Villette.
Vous présentez ce parcours comme une suite de hasards et de rencontres. Peut-on cependant identifier un lien plus substantiel entre l’architecture, la philosophie et le jardin ?
J.-P. L. D. — Le jardin pose évidemment des questions d’ordre philosophique au sens large, devenues fondamentales pour nous depuis la fin du XXe siècle, puisqu’il vient interroger notre rapport à l’idéal naturel, qui témoigne de la manière dont l’humanité se conçoit elle-même et dont elle habite le monde. Le jardin en est une représentation miniature, ce que Michel Foucault appelle une « hétérotopie », c’est-à-dire, selon lui, un microcosme, « la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde ». Pensez par exemple au parc des Buttes-Chaumont, à Paris, qui simule des motifs paysagers prisés à la fin du XIXe siècle : falaises du pays de Caux, paysages de bords de Seine, montagnes des Alpes et du Jura, ruisseaux, cascade...