Entretien

Jorge Semprún : « Face au mal absolu, la fraternité »

Temps de lecture : 14 min

Jorge Semprún :  « Face au mal absolu, la fraternité »

Jorge Semprún. ©Olivier Roller/Divergence

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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.

Entré dans la Résistance à 19 ans, déporté à 20, coordinateur de la résistance communiste à 30 puis exclu du parti, Jorge Semprún fut une figure de la gauche antitotalitaire avant de devenir ministre sous Felipe González. Décédé en 2011, il était revenu un an auparavant sur le rôle capital que la philosophie a joué dans son itinéraire, marqué par le combat contre toutes les barbaries. Entretien avec un témoin du siècle qui a pu ­ traverser les événements en ne cessant jamais de les penser.

Vous vous référez souvent à la conférence d’Edmund Husserl, « La Crise de la conscience européenne », où le fondateur de la phénoménologie lance un appel à un héroïsme de la raison contre le retour de la barbarie. Pourquoi ce texte a-t-il autant compté pour vous ?

Cette conférence sur la lassitude de l’Europe, dont le propos reste très actuel, a été prononcée à Vienne en 1935. Pour des raisons personnelles et philosophiques, elle a joué pour moi le rôle d’une « scène primitive ». J’ai étudié la philosophie au lycée Henri-IV à Paris, en hypokhâgne et khâgne, et puis la Résistance m’a entraîné dans la lutte armée : j’ai abandonné les études. Mais je voulais être philosophe, c’était mon aspiration professionnelle. J’ai dû arrêter à cause de la Résistance et parce qu’à l’époque, pour obtenir l’agrégation, il fallait être français… j’étais réfugié politique espagnol. Mais mon intérêt pour la philosophie, et pour Husserl en particulier, s’était affirmé très tôt. Avant la guerre, j’avais eu le bonheur de trouver à la bibliothèque Sainte-Geneviève un texte passionnant d’Emmanuel Levinas sur la pensée de Husserl et de Heidegger, qui m’a fait comprendre qu’il y avait autre chose que la pensée idéaliste de Victor Cousin qu’on nous enseignait au lycée. La phénoménologie conduisait à Sartre et à l’existentialisme. Mais elle m’apparaissait aussi comme le complément indispensable du marxisme : à 18 ans, quand on reçoit le choc de l’œuvre de Marx, on comprend vite, si on a une culture philosophique, que le marxisme est une extraordinaire méthode d’analyse de la réalité sociale, mais pas un système philosophique. On est tenté de le compléter. Certains avaient essayé avec Kant ou Hegel ; je nourrissais l’utopie de compléter le marxisme par la phénoménologie. Un rêve que je n’ai pas eu le temps de réaliser. Plus tard, j’ai « retrouvé » Husserl en déportation. À Buchenwald, le dimanche après-midi, au moment où l’on disposait de quelques heures, la plupart en profitaient pour rattraper le sommeil en retard ou pour se réunir par affinités politiques ou religieuses, et parler de Dieu ou du parti communiste. Pour ma part, je me rendais dans le bloc d’invalides où était interné mon professeur de sociologie de la Sorbonne, Maurice Halbwachs, auteur de très beaux livres sur la mémoire, qui est mort là-bas. Autour de lui se réunissait un groupe d’intellectuels, dont un certain Lenoir ou Lebrun, Juif autrichien qui s’appelait en réalité Felix Kreissler et avait réussi à passer à travers les mailles du filet de la Gestapo. C’est lui qui m’a parlé de cette conférence de Husserl : il y avait assisté et en gardait un très grand souvenir. Cette conférence m’a donc intéressé bien avant que je ne l’aie lue. Quand je l’ai eue entre les mains, j’ai eu le sentiment qu’un moment fondamental de la pensée européenne s’exprimait là.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans cet appel ?

Jorge Semprún — Il faut rappeler le contexte. Husserl, philosophe juif allemand, a été exclu de l’université après la prise du pouvoir par Hitler en 1933 ; il a été lâché en 1934 par son disciple, Martin Heidegger, qui a enlevé la dédicace « à [son] vénéré maître et ami Edmund Husserl » placée en ouverture à la première édition d’ Être et Temps… Tout cela faisait que la voix de Husserl comptait pour moi. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est que j’y ai trouvé une définition de l’Europe qui me paraît toujours valable… L’Europe peut se définir géographiquement comme une partie du subcontinent eurasiatique. Mais selon Husserl, ce n’est pas une question de frontières. L’Europe est une figure spirituelle qui s’établit sur un socle de valeurs communes constituées par la raison critique issue de la Grèce. On peut corriger le propos, multiplier les origines (voie romaine, chrétienté...) : ce qui compte, c’est l’idée d’une figure spirituelle supranationale. Voilà un philosophe juif proscrit de l’université allemande qui voit dans l’Europe l’occasion de créer une supranationalité où les pays européens échangeraient des choses qui ne transiteraient pas seulement par le commerce ou par la guerre. Rendez-vous compte du contexte ! Nous sommes en 1935. Hitler est au pouvoir depuis deux ans, Staline a éliminé tous les adversaires qui lui barraient l’accès au pouvoir absolu. L’Europe va à toute vitesse vers l’apogée des deux totalitarismes. Et cette voix d’homme seul, cette voix allemande et juive raconte que le grand problème de l’Europe, c’est sa lassitude : si elle ne veut pas sombrer dans les délires de la « barbarie » – Husserl est prudent, il est censé rentrer en Allemagne après cette conférence –, elle doit se penser à travers la supranationalité.

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