Dossier / “Comment se changer les idées ?”

Jean-Marie Schaeffer-Michel Hazanavicius : pourquoi on aime se faire des films

Temps de lecture : 13 min

Jean-Marie Schaeffer-Michel Hazanavicius : pourquoi on aime se faire des films

Jean-Marie Schaeffer et Michel Hazanavicius. ©CP - ©François Berthier/Allary éditions

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.

Du rire aux larmes, le cinéaste Michel Hazanavicius n’a pas son pareil pour susciter l’émotion chez le spectateur. Un pouvoir de la fiction qu’analyse avec finesse le philosophe Jean-Marie Schaeffer. Et si, au-delà du divertissement, nous nous racontions des histoires pour nous soigner ?

 

Michel Hazanavicius : Je ne suis pas à l’aise avec cette expression, « se changer les idées ». Il y a un petit côté changer de chemise ou de pantalon. Certains films sont clairement conçus pour qu’on laisse notre cerveau à l’entrée, d’autres sont là pour élargir nos idées, les bousculer, pour nous réveiller ou nous endormir. Je dirais qu’il y a autant de fonctions au cinéma qu’il y a de films. Mais il est vrai que tous s’adressent à notre esprit et d’une certaine manière font évoluer nos idées, dans un sens ou dans l’autre. Un film n’existe que s’il y a un spectateur, et l’expérience du cinéma est justement cette rencontre entre un film et un spectateur – expérience démultipliée quand on est en groupe. Et cette rencontre crée toujours de la pensée, quelle qu’en soit la qualité.

 

Jean-Marie Schaeffer : Je me suis intéressé à ce qu’on appelle, en philosophie, l’expérience esthétique. Le terme peut paraître technique, mais la notion est simple : lorsqu’on va voir un film ou qu’on écoute une musique, on fait une expérience. Le contenu de cette expérience n’est pas toujours distrayant, mais, ce qui est sûr, c’est qu’on s’évade hors du quotidien. On plonge momentanément dans un tout autre univers. Un autre point important est que cette expérience est individuelle : parfois, elle m’apporte quelque chose, parfois non, il n’y a pas de règle. Même si le cinéma peut relever de la production industrielle, les règles d’appréciation sont définies par chaque spectateur. 

 

M. H. : Contrairement à vous, je ne fais pas profession de théoriser. Quand je m’engage dans un film, je ne comprends pas tout ce que je fais. Et heureusement ! Le film se fabrique aussi sous mes yeux. Et si, une fois terminé, j’en ai une certaine compréhension, ce n’est que la mienne, et je ne suis pas certain qu’elle soit meilleure ou plus pertinente que celle du spectateur.

 

“L’art nous suggère que nous pouvons changer non pas d’idées mais carrément de vie !”Jean-Marie Schaeffer

J.-M. S. : Là où l’expérience esthétique est importante, à mon sens, c’est que l’art nous suggère que nous pouvons changer non pas d’idées mais carrément de vie ! C’est possible, puisque nous sommes capables de devenir les habitants provisoires d’une fiction. Le monde du film que je vois, celui du roman que je lis, n’est peut-être pas réel, pourtant ce n’est pas une illusion. C’est un monde forgé par un artiste – quelqu’un comme vous, en l’occurrence ! –, mais qui n’appartient plus seulement à son auteur. Voir un film permet de mettre à distance ses croyances spontanées, ses valeurs, ses buts aussi. Il est assez rare que nous regrettions de ne pas avoir employé les deux heures passées devant un film de manière plus productive. Quand nous sommes devant l’écran, nous ne travaillons pas, mais cela nous apporte autre chose. Quoi ? Je crois que le cinéma parle à chacun de nous, en tant que personne. Et comme la vie sociale est régie par les stéréotypes, par de nombreuses règles, nous sommes allégés d’un poids considérable quand nous pouvons oublier ces contraintes et nous demander ce qu’est un monde habitable. 

 

M. H. : Oui, le cinéma fonctionne grâce à ce qu’on appelle la suspension de l’incrédulité. Quand on va au cinéma, on accepte de croire que Brad Pitt est un agent secret, alors qu’on sait très bien que c’est un acteur. En faisant cela, on accepte de voir la vie à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Dans les œuvres de fiction, il y a deux dimensions à bien distinguer. D’un côté, il y a le sujet raconté, l’histoire, et, de l’autre, il y a l’objet qui raconte, le langage utilisé pour raconter cette histoire. Personnellement, j’ai fait du cinéma parce que c’était ce langage qui m’attirait. Et c’est encore et toujours ce qui me fascine. On sait toujours plus ou moins ce qu’on va nous raconter, mais c’est la manière dont on le fait qui crée la spécificité des œuvres. Les films ressemblent à leur réalisateur. Cela tient à leur manière de conduire une scène, à leur respiration, à leur manière de penser, à leur distance par rapport aux personnages, ce en quoi ils croient ou ce qui les fait rire… Quand vous allez voir un film de Jacques Audiard, d’Olivier Nakache et Éric Toledano ou d’Emmanuelle Bercot, c’est eux que vous regardez, vous acceptez de voir le monde avec leurs yeux, leur esprit, pendant deux heures. 

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