Entretien
Jean-Luc Marion : “L’érotique définit le lieu que je ne saurais contrôler”
Jean-Luc Marion. ©Hannah Assouline/Opale.photo
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Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 juin 2024.
Nous ne savons plus faire l’amour. Tel est le triste diagnostic du philosophe Jean-Luc Marion, qui dénonce la pornographie contemporaine et invite à retrouver l’expérience érotique du chair-à-chair.
Vous ne pensez pas l’érotique à partir du désir. Pourquoi ?
Jean-Luc Marion : Parce que « désir » n’est pas un concept clair. On le pense souvent comme un manque. Mais la relation érotique ne naît manifestement pas toujours du manque : elle peut être le fait d’une surprise, d’un éblouissement, d’un événement inattendu, d’une rencontre avec ce que l’on ne pouvait identifier clairement. De ce point de vue, le désir ne convient pas pour dire le phénomène érotique. S’il est, comme le pense Freud, une autre manière de dire la pulsion, nous n’aurions dans ce cas que des désirs intermittents, éteints par l’obtention et la consommation de leur objet. Or, justement, le moment érotique implique qu’il n’apparaisse pas comme un spectacle intermittent, du moins faut-il l’espérer pour l’éprouver. Bref, le concept de désir, pris en ces sens, ne sert à rien pour penser l’érotique. Une tout autre détermination du désir, qui provient de saint Augustin et de Grégoire de Nysse (entre autres), semble pertinente. Car, dans l’expérience érotique, exemplairement dans l’amour de Dieu, au contraire de la situation banale où le désir s’assoupit quand il est comblé, se produit un accroissement du désir là même où il est satisfait. Plus il est satisfait, plus il s’accroît. On ne dit plus « assez » mais « encore ». Dans ce sens positif seulement, le désir peut se rapporter au phénomène érotique. Mais ce désir est simplement le résultat, et non le motif de son ouverture. C’est du phénomène érotique lui-même qu’il faut partir, pour comprendre en particulier les problèmes contemporains.
C’est-à-dire ?
La complainte sur la baisse contemporaine du désir physiologique, de la libido, n’est qu’un effet biologique de la disparition et même de l’oblitération du phénomène érotique, non pas son explication. Nous vivons dans des sociétés sous-érotisées, et c’est pourquoi l’activité sexuelle est en régression. Les gens sont lassés de cette chose qui apparaît comme une impasse. Cela fait vingt ans que je le dis ! Pourquoi ? La disparition du phénomène érotique n’est pas sans rapport avec l’omniprésence de la pornographie. Sous le nom d’érotisme, nous n’entendons plus que la pornographie. Car nous avons perdu la chose, dont il ne nous reste que l’image, consommable et à disposition. Mais l’image ne donne rien. D’où le recours à des excitants chimiques pour essayer de faire fonctionner ce substitut ridicule d’une sexualité sans érotisme. Nous transformons toute la réalité en objet à posséder – à acheter et donc à produire. Nous vivons dans un monde d’irréalité – de nihilisme. Et nous ne savons plus faire l’amour. En un sens, nous n’en avons plus besoin parce que nous avons ces (piètres) substituts. Nous n’avons plus de désirs réels ; on nous excite donc en nous faisant désirer n’importe quoi. D’où le déferlement de la pornographie qui n’exhibe que des corps, et même des fragments de corps, nus, livrés au regard. Car son seul domaine reste le visible, qui rend possible l’objectification. Au contraire, le phénomène érotique se déploie dans l’invisible.