Entretien
Jacob Rogozinski : “Une démocratie qui devient inhospitalière s’expose à des dérives autocratiques”
Jacob Rogozinski. © Frédéric Poletti/Opale.photo
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Voici un livre qui tombe à pic pour mieux penser l’actualité. Dans Inhospitalité (Cerf, 2024), Jacob Rogozinski, successeur de Jean-Luc Nancy à l’université de Strasbourg, s’interroge sur la progression de la xénophobie en Occident. Et donne à l’accueil des étrangers une dimension plus politique que morale.
Votre Inhospitalité est-il un ouvrage de circonstance ou, au moins, inspiré par l’actualité ?
Jacob Rogozinski : Le livre est en effet très actuel, beaucoup plus que je le pensais au moment où j’étais en train de le rédiger ! Mais son objet ne se réduit pas à l’actualité immédiate : ce que j’appelle « le dispositif d’inhospitalité », à savoir un ensemble d’institutions, d’idéologies, de représentations et de politiques, a commencé à se mettre en place il y a près d’une quarantaine d’années avant de se déployer dans plusieurs pays européens. La xénophobie a certes toujours existé mais c’est à cette période que l’État a commencé à prendre une série de mesure ciblant les immigrés sans papiers, avec la première loi Pasqua. À l’époque des Trente Glorieuses, on ouvrait au contraires les vannes de l’immigration parce que le pays avait besoin de travailleurs corvéables à merci pour se reconstruire. C’est après que le processus s’est inversé. C’est donc un processus d’assez longue durée et une question récurrente qui va poser problème pendant toute une période historique, même s’il s’est produit une aggravation en 2015 avec ce qu’on a appelé la « crise des réfugiés » ou la « crise des migrants » et qui était en réalité une crise de l’accueil.
Quels sont les signes tangibles de cette crise de l’accueil ?
On peut observer toute une série d’éléments qui ne sont pas quantitatifs mais qui n’en restent pas moins très réels et inquiétants : le développement de partis autoritaires, populistes et xénophobes dans tout l’Occident, la volonté de Donald Trump de construire un mur hermétique avec le Mexique, celle des gouvernements britannique et italien d’envoyer les demandeurs d’asile respectivement au au Rwanda ou en en Albanie, et bien sûr en France, le durcissement des conditions d’accueil.
“Ce mouvement d’inhospitalité est mondial. Il faut voir le traitement réservé par la Tunisie ou l’Arabie Saoudite par exemple aux migrants sub-sahariens qui ont traversé le désert… Parfois, c’est de l’ordre du massacre puisqu’on leur tire dessus à la mitrailleuse”
Cela concerne-t-il seulement l’Occident ou aussi le reste du monde ?
J’ai tendance à dire que c’est mondial. Il faut voir le traitement réservé par la Tunisie ou l’Arabie Saoudite par exemple aux migrants sub-sahariens qui ont traversé le désert… Parfois, c’est de l’ordre du massacre puisqu’on leur tire dessus à la mitrailleuse. Le processus est généralisé, ce qui interroge : pourquoi ne supportons-nous plus les personnes venant de l’extérieur ? Comment en sommes-nous venus à y voir une très grave menace pour notre identité nationale et la cohésion alors que ce n’était pas le cas il y a quelques décennies ? Il y a bien sûr à cela une explication économique : par exemple la philosophe américaine Wendy Brown explique dans son livre Murs (Prairies ordinaires, 2009) que la mondialisation affaiblit la souveraineté nationale et provoque par contrecoup un repli sur une identité nationale qui apparaît si menacée qu’il faudrait l’emmurer. Je pense que cette explication est insuffisante et qu’il faut pousser plus loin l’analyse.