Homère et Hésiode, les mythes actualisés
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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 juillet 2016.
L’helléniste Pierre Judet de La Combe analyse ici l’héritage d’Homère et d’Hésiode, initiateurs d’une « alliance inédite de la pensée et de la poésie », accoucheurs de la tragédie et de la philosophie.
Que s’est-il passé en Grèce quelques siècles avant notre ère ?
Pierre Judet de La Combe / Disons, pour écarter la pesanteur idéologique du mot « miracle », qu’un événement a eu lieu, qui a fait que la situation dans laquelle les gens se trouvaient pour argumenter, discuter, penser, n’a plus été la même. Une irréversibilité a été établie dans l’Histoire. Pour le dire autrement, Platon ne peut venir avant Parménide, ni Eschyle avant Homère. Il y a un sens de l’Histoire. Et s’il faut lui assigner un point d’inflexion, je le place dans cette alliance inédite de la pensée et de la poésie qui surgit avec Homère et Hésiode. Il y a là un « événement du texte », comme le dit Marc de Launay pour la Bible, car dans ces textes, pas forcément écrits, se trouve dès l’origine développé, analysé, un antagonisme qui donnera naissance à tout le reste.
De quel antagonisme s’agit-il ?
/ Il faudrait nuancer le propos, mais Hésiode donne naissance à la philosophie et Homère à la tragédie. Hésiode rassemble dans sa Théogonie tous les mythes connus à son époque et les organise en système ; il en fait de la mythologie. Parti de trois divinités (Chaos, Terre et Éros), il en déduit tout le reste. Cette pensée systématique, qui raconte l’ensemble de l’histoire des dieux, pose des principes, puis déduit la condition des hommes, aboutit à la philosophie, qui fera de son objet non les mythes, mais les « étants ». Autre spécificité d’Hésiode, il s’affirme dès les premiers vers comme un poète directement inspiré par les Muses, c’est-à-dire un auteur : il revendique d’être Hésiode, c’est-à-dire « celui qui lance la voix ». Plus la pensée est de type théorique, plus elle est individuelle, en rupture. C’est le cas aussi chez les présocratiques. Ils parlent du monde en disant « je ».
Homère est dans une logique différente : d’abord, il ne se nomme jamais. Ensuite, son épopée est longue (15 688 vers environ pour l’Iliade, 12 676 pour l’Odyssée), beaucoup plus que le poème d’Hésiode (964 vers). Enfin, les vérités spéculatives ne l’intéressent pas ; seules comptent pour lui les vérités d’expérience. Il utilise un système théologique voisin, mais ne cherche pas à en faire la généalogie et interroge plutôt ses effets sur le monde, la société et sur le rapport des hommes aux dieux. Il ne part pas d’une origine comme Hésiode, mais déroule son histoire au début de la dixième année du conflit à partir d’un moment de crise, la colère d’Achille.
Cette colère est un grand scandale qui provoque la mort de milliers d’Achéens dont les corps pourrissent sur le champ de bataille. Le poème commence par une énigme : comment un tel désordre a-t-il pu être voulu par Zeus, le dieu de l’ordre ? L’énigme permet d’analyser d’un point de vue nouveau plusieurs niveaux de réalité : la crise individuelle d’Achille, qui ne peut accomplir son destin parce qu’il est en colère ; la crise du monde divin à travers Zeus qui a provoqué la colère d’Achille ; la crise de l’ensemble des réalités sociales, grecques et troyennes. Avec ces quelques jours de la guerre de Troie, l’Iliade construit un paysage mental, élabore une sociologie et une anthropologie, mais toujours sur un mode existentiel, sans esprit de système, à l’intention de toutes les cités qui se fondent en Asie Mineure et se demandent ce qui légitime un pouvoir politique. À rebours de la poésie cyclique qui raconte un tout, l’Iliade et l’Odyssée se construisent à partir d’un événement singulier. C’est un acte culturel, qu’on retrouvera avec la tragédie. C’est dans ce creuset-là que se forge la poésie tragique qui reprend la matière épique non plus pour la réciter mais pour la faire jouer directement sur scène.