Entretien

Georges Vigarello : “Une nouvelle qualité est apparue : l’écoute, à la fois celle du monde et celle de soi”

Temps de lecture : 9 min

Georges Vigarello : “Une nouvelle qualité est apparue : l’écoute, à la fois celle du monde et celle de soi”

Georges Vigarello. © Sébastien Leban/Divergence

Depuis quarante ans, l’historien Georges Vigarello explore l’histoire du corps pour y lire les grandes mutations de la civilisation occidentale. Dans son nouveau livre, Les Logiques du corps (Seuil, 2026), il nous explique comment le corps est devenu le laboratoire ultime de notre liberté et d’une nouvelle écoute de soi.


 

Les Logiques du corps paraît après une quarantaine d’années de travaux sur différents aspects de l’histoire du corps — la propreté, la silhouette, le vêtement, la virilité, la fatigue… Est-ce une synthèse ?

Georges Vigarello : C’est une synthèse, oui, mais pas seulement. J’ai voulu pousser plus loin mon entreprise en développant de manière plus systématique des thèmes qui n’étaient qu’amorcés dans mes livres précédents. Ce qui est véritablement nouveau ici, c’est la distinction explicite entre modèle fonctionnel et modèle existentiel. Dans mes travaux antérieurs, à commencer par Le Corps redressé (1978), ces modèles fonctionnels étaient déjà là, en filigrane. Le passage des humeurs aux fibres au XVIIIe siècle, par exemple, constituait le moteur secret de mes premières recherches sur le redressement. Ce que je tente aujourd’hui, c’est de formaliser cette généalogie : montrer comment nous sommes passés d’un corps « corrigé » de l’extérieur à un corps « éprouvé » de l’intérieur. Au fur et à mesure que j’ai développé des sujets, notamment quand j’ai travaillé sur le sentiment de soi ou sur l’histoire des émotions, j’ai pris conscience de quelque chose d’essentiel : contrairement à certaines positions très argumentées sur le corps dominé – je pense à Foucault, que j’ai suivi longtemps avec passion –, il existe, au-delà de la domination, une dynamique d’affranchissement. Ce livre est donc à la fois une synthèse et une tentative de formaliser ce qui était déjà à l’œuvre dans mes travaux précédents, sans avoir encore pris la pleine mesure.

 

Vous opposez modèles “fonctionnels” et modèles “existentiels”. Comment définissez-vous ces deux termes ?

Les modèles fonctionnels décrivent comment le corps fonctionne à une époque donnée : ils sont très fortement influencés par le milieu, à savoir les inventions, les techniques, les machines, mais aussi la manière dont on comprend le monde environnant. Chez Descartes, par exemple, le corps-machine est pensé à l’image des automates que l’on commence à construire. Dans le modèle humoral médiéval, c’est la nourriture et l’air qui règlent les équilibres internes des différentes humeurs.

Les modèles existentiels, eux, désignent les choix que font les individus pour donner du sens, de la densité, une présence à leur corps. C’est là où prennent sens les désirs, les volontés, les manières de s’affirmer et de s’éprouver. Un exemple que je trouve particulièrement saisissant est celui de Luigi Cornaro qui, au milieu du XVIe siècle, écrit que les astres « inclinent mais n’imposent pas ». C’est une rupture considérable, car si le cosmos ne dicte plus ma vie, je peux choisir ma nourriture, choisir la façon dont j’existe. Le modèle existentiel, c’est précisément cela – cette prise en main du corps comme lieu d’une existence propre.

“Si le cosmos ne dicte plus ma vie, je peux choisir ma nourriture, choisir la façon dont j’existe”

 

Ce modèle existentiel évolue-t-il selon une logique de continuité, là où les modèles fonctionnels procèdent par ruptures ?

C’est l’un des points que je tenais le plus à établir. Les modèles fonctionnels obéissent à un temps discontinu, celui des ruptures : on passe du corps humoral au corps mécanique, du corps mécanique au corps énergétique, et ainsi de suite. Mais les modèles existentiels suivent une logique différente : l’affranchissement, l’individualisation, l’approfondissement de la sensibilité. Et ces trois dynamiques progressent de façon continue à travers les époques. On ne sort jamais complètement du cadre culturel et historique dans lequel on vit mais à l’intérieur de ce cadre, l’individuation va en s’approfondissant de période en période. C’est une conquête qui traverse le temps. Il y a donc deux temporalités dans ce livre : le temps des ruptures, qui est celui des modèles fonctionnels — comment le corps fonctionne —, et le temps de la continuité, qui est celui des modèles existentiels — quel sens je donne à ce corps. Ces deux temps s’articulent sans jamais coïncider tout à fait.

 

Mais votre titre parle de “logiques” plutôt que de “modèles” ou, comme l’aurait fait Michel Foucault, de “normes”…

Je ne le cache pas : Le Corps redressé, publié en 1978, était un livre très foucaldien, articulé autour des notions de domination, de normes, de discipline. Mais dès Le Propre et le Sale, en 1985, j’introduisais déjà un chapitre intitulé « Domination ou conquête », et je me suis détaché de cette approche. L’idée d’un pouvoir séculaire sur le corps, aussi souterrain qu’inébranlable, a perdu à mes yeux en pertinence et en vérité. Ce n’est pas nier la réalité de la domination, car bien évidemment elle est massive et indiscutable ; mais c’est refuser d’en faire le dernier mot de l’histoire. À côté de cette domination, et malgré elle, il y a une dynamique d’affranchissement qui se poursuit. Foucault reste pour moi un génie ; simplement, je ne peux plus le suivre jusqu’au bout.

“L’idée d’un pouvoir séculaire sur le corps, aussi souterrain qu’inébranlable, a perdu à mes yeux en pertinence et en vérité”

 

Les trois dynamiques que vous identifiez, à savoir affranchissement, individualisation et sensibilité croissante, fonctionnent-elles ensemble ou séparément ?

Je dirais d’abord qu’on peut discuter le fait qu’il y en ait trois. Peut-être y en a-t-il quatre ou cinq, mais ma sensibilité personnelle m’a porté à considérer qu’il y avait ces trois dynamiques et oui, je pense qu’elles se correspondent. S’affranchir, c’est simultanément s’individualiser : en cessant de suivre un modèle imposé, vous créez le vôtre. Et plus vos caractéristiques individuelles s’affirment, plus vous devenez attentif à ce que vous ressentez, plus la sensibilité s’aiguise. Je suis à cet égard un vieux lecteur de Norbert Elias et de son ouvrage sur La Civilisation des mœurs, et il me semble que la société occidentale va bien dans le sens d’un approfondissement de ce qui est ressenti. On le mesure très concrètement à la façon dont les sociétés qualifient la douleur. Dans les textes galéniques, cinq caractéristiques suffisent. Chez Michael Ettmüller, à Leipzig à la fin du XVIIe siècle, on en dénombre dix. Et l’on arrive, dès la fin du XIXe siècle, à plusieurs dizaines, chez des auteurs comme Henri-Étienne Beaunis par exemple. Ce n’est pas anecdotique : c’est le signe d’un aiguisement inexorable de la manière dont on perçoit son propre corps et son rapport au monde, indiscutablement.

 

Cet aiguisement de la sensibilité devient-il une hypersensibilité ?

Oui, et c’est l’un des paradoxes que le livre explore. Une sensibilité portée à l’extrême devient fragilité et peut conduire à refuser des comportements pourtant constitutifs de la vie collective, voire de la survie. La peur de la guerre en est l’illustration la plus frappante. Stéphane Audouin-Rouzeau l’a montré de façon absolument marquante. Lorsqu’on lit Bertrand de Born se réjouissant au Moyen Âge « Ah, quel plaisir que la guerre, lutter à côté de mes amis, épaule contre épaule, voir le sang couler », on mesure la distance qui nous sépare de cet univers émotionnel. Cette sensibilité accrue devient également une susceptibilité nouvelle : plus l’individu s’affirme, moins il supporte qu’on lui impose quelque chose. C’est de là que surgissent des notions qui n’existaient pas il y a quelques décennies – le harcèlement, l’emprise –, notions dont la difficulté à soumettre à des critères juridiques révèle bien à quel point elles sont le produit d’une transformation profonde du rapport à soi.

“Une sensibilité portée à l’extrême devient fragilité et peut conduire à refuser des comportements pourtant constitutifs de la vie collective, voire de la survie”

 

Cela crée-t-il une incompréhension entre les générations ?

C’est net. J’ai bien connu des gens qui avaient grandi dans les années 1920-1930, à commencer par mon propre père, pour qui les conflits intérieurs, la psychologie des malaises, le sentiment de soi, tout cela leur était véritablement étranger. Moi, par exemple, j’adorais mon père, je peux vous dire, je l’adorais, mais je pense que ça ne lui importait pas, ça ne lui parlait pas. Ce qui comptait, c’était la force de la volonté. Il faut aussi bien mesurer le fait que c’était des générations qui avaient fait ou connu la guerre, au contraire des jeunes générations d’aujourd’hui qui ne l’ont pas connue, qui ont grandi dans un rapport au corps entièrement réorganisé autour de l’écoute de soi, du bien-être, de la singularité individuelle, et qui sont perçues comme fragiles par leurs aînés. La perspective de faire la guerre les effraie. Mais c’est moins autant une fragilité qu’une transformation, avec une autre économie du sensible, avec ses forces et ses risques propres. Le freudisme, qui a pourtant émergé au début du XXe siècle, a été très lent à cet égard – je dirais qu’il n’a réellement imprégné nos sociétés occidentales que dans la seconde moitié du siècle.

 

Comment expliquer que le corps, si longtemps pensé comme lieu de contrainte et d’oppression, soit devenu aujourd’hui le lieu de l’expression de soi, de la revendication personnelle ?

Il faut d’abord déconstruire cette image d’un corps uniformément méprisé. Dès la Renaissance, quelque chose change profondément. Montaigne, Ronsard et d’autres affirment que c’est le présent qui compte, que c’est l’instant qui est important. On prend souvent comme exemple les vanités picturales comme un memento mori, mais je les lis différemment : le crâne et les instruments de musique ne disent pas « vous allez mourir », ils disent « profitez de ce qui est là ». Le Moyen Âge était centré sur la préparation à la mort, les artes moriendi, l’obsession du moment ultime. La Renaissance inaugure un rapport au corps qui valorise l’existence présente. Alors oui, il y a une tradition philosophique et religieuse qui subordonne le corps à l’âme, qui le contraint et le surveille. Mais cette tradition n’a jamais eu le dernier mot. Le corps, tout au long de l’histoire, a manifesté ses exigences.

 

Ces dynamiques d’affranchissement et d’individualisation ont-elles vocation à s’étendre au-delà de l’Occident ?

C’est une question immense à laquelle il m’est difficile de répondre avec certitude car je ne suis pas du tout spécialiste des cultures non occidentales. Il y a indiscutablement des modes de culture qui ne se superposent pas à la culture occidentale. Une différence me semble centrale cependant, à savoir que dans la culture occidentale, c’est l’individuation qui l’emporte ; dans nombre de cultures orientales, c’est au contraire la fusion – se fondre dans le collectif, dans le cosmos – qui constitue l’idéal. Ce n’est pas la victoire du sujet ; c’est même, en un sens, le contraire. Des chercheurs comme Thomas Brisson, dans ses travaux sur la désoccidentalisation du savoir, ont exploré cette question de façon vraiment rigoureuse. Je reste donc prudent et j’affirmerais que l’universalisation de ces dynamiques n’a rien d’évidente, et peut-être ne devrait-elle pas l’être.

“Le corps a toujours été une construction, j’en suis persuadé”

 

Le corps est-il aujourd’hui, plus que jamais, au centre des débats politiques et sociaux – le genre, la transidentité, la santé mentale, la gestation pour autrui ?

Indiscutablement. La montée du sujet, l’approfondissement de la sensibilité, l’impératif d’écoute de soi, toutes ces dynamiques font du corps le lieu de revendications nouvelles, qu’il serait simpliste de traiter séparément. La maîtrise de la reproduction, les questions de genre et de transidentité, le droit à disposer de ses plaisirs, le sport comme écoute des sensations – ce sont autant de facettes d’une même exigence. Regardez la révolution des pratiques sportives : le surf consiste à écouter la vague, le vol libre à écouter le vent. C’est flagrant avec le skateboard ou les rollers : l’enjeu n’est plus de dominer l’espace par la force mais de devenir un capteur ultra-sensible. L’équilibre naît de l’interprétation constante des micro-signaux que le bitume et le corps s’échangent. Une nouvelle qualité est apparue : l’écoute, c’est-à-dire à la fois l’écoute du monde et l’écoute de soi. Ce n’est plus appliquer une force sur les choses mais n’agir qu’à partir du moment où l’on a interprété le message que le monde et le corps vous donnent. Et par ailleurs, la question de la santé n’a jamais été aussi présente, aussi centrale, aussi chargée politiquement.

 

Au fond, le corps a-t-il toujours été une construction, ou est-ce une spécificité de la modernité ?

Il a toujours été une construction, j’en suis totalement persuadé. Prenez l’exemple de l’habit : c’est une construction du corps, et une construction de plus en plus élaborée. Ce qui change, c’est la nature et le sens de cette construction. Longtemps, on habillait le corps pour lui imposer une forme, une silhouette, une appartenance sociale. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse, et la nouvelle construction consiste à refuser ce qui s’impose de l’extérieur pour partir de sa propre morphologie, de ses propres sensations, pour créer à partir de là. Ce renversement est décisif. Mais il ne faut pas s’y tromper : il s’inscrit dans une histoire longue, il est le produit de toutes les dynamiques dont nous avons parlé. L’histoire du corps, c’est l’histoire de cette construction – qui s’enrichit, qui change, qui parfois échoue, mais qui ne s’arrête jamais.

 

Les Logiques du corps. Une autre manière de penser le temps, de Georges Vigarello, vient de paraître aux Éditions du Seuil. 384 p., 25€, disponible ici.