Vertiges
Faut-il révolutionner le langage pour parler de sciences ? La chronique d’Étienne Klein
Planche contact avec des portraits de Valère Novarina. © Fernand Michaud/wikimedia commons
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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 mars 2026.
Parler de sciences avec des mots et non des chiffres et des équations sans être rébarbatif, est-ce une mission impossible ? Pas si l’on secoue le cocotier du verbe, comme le préconisait l’homme de théâtre Valère Novarina, disparu au mois de janvier.
Valère Novarina (photo) nous a quittés le 16 janvier dernier. Cet homme de théâtre gigantesque, grand admirateur d’Antonin Artaud et d’Alfred Jarry, était un inventeur de verbe prolifique. Et aussi un ami pas comme les autres, que j’admirais et qui m’impressionnait. Je ne comprenais pas toujours où ses phrases voulaient en venir, mais leur grâce poétique avait le don de me percuter l’âme. Un jour que je lui faisais part de mes difficultés à écrire de bons textes sur la physique quantique, il m’avait répondu : « La matière est à l’intérieur des paroles, tu n’as pas d’autre choix que de faire de la physique quantique un drame parlé. »
Qu’était-ce à dire ?
La physique, comme chacun sait, c’est l’étude de la matière, et son véritable langage, ce sont les mathématiques, et non pas les mots ordinaires. Dès lors, comment la raconter ? Seulement avec des équations, comme le suggèrent les puristes ? Ce n’est guère possible : la plupart des équations sont aphasiques, ventilant dans l’abstraction la plus insaisissable l’idée même de matière. Alors avec des mots ? Sans doute, mais les phrases ne sont jamais aussi précises qu’une équation et, pour ne rien arranger, l’élégance du langage a tendance à s’enfuir à grandes enjambées lorsqu’il s’agit de traduire en mots le tenseur énergie-impulsion, un opérateur hermitien agissant au sein d’un espace de Hilbert ou l’invariance par difféomorphisme.