Essai libre

Faut-il céder aux charmes de la nostalgie ? Un texte inédit d’Éric Fiat

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Faut-il céder aux charmes de la nostalgie ? Un texte inédit d’Éric Fiat

(détail). ©Coco Fronsac/VOZ'Image

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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.

Le philosophe Éric Fiat, qui a écrit un essai sur la pudeur et vient de publier une méditation sur le deuil, se demande ici dans quelle mesure la nostalgie – débarrassée de sa connotation réactionnaire – peut être charmante.

 

Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

Faut-il céder aux charmes de la nostalgie * [lire le lexique en fin d’article] ?

Sans doute ne le faudrait-il pas.

Car, certes, on ne saurait nier que la nostalgie ait du charme : il est bien agréable d’évoquer les bonheurs du passé. Le faire crée une douce émotion.

Mais le simple fait de présenter les êtres sensibles à ces charmes comme ceux qui y cèdent devrait nous inquiéter : céder, n’est-ce pas une forme de capitulation, d’affaissement de la volonté, de regrettable consentement ? Et puis n’est-il pas indigne du sage maître de soi, de l’athlète de la vertu, de se laisser charmer ? 

Alors oui, à première vue, il semble qu’un être de raison ne devrait pas céder aux charmes de la nostalgie. D’abord parce qu’il n’est pas bien de céder, ensuite parce que le faire risque de transformer l’émotion nostalgique en passion nostalgique.

De l’émotion à la passion

Qu’est-ce à dire ? Qu’il faut distinguer entre émotion et passion nostalgiques.

Parce que passion vient de patior : « subir », « souffrir » ; il faut pour qu’il y ait passion : 1/ souffrance, 2/ focalisation du désir vers un seul objet, 3/ égarement du jugement, altération du discernement. Lorsque le nostalgique souffre du fait que le passé soit perdu, qu’il ne pense plus qu’à lui et transforme le plus médiocre des chefs-lieux de canton en un Éden du simple fait qu’il y a vécu, il devient un passionné, et il est probable que l’être de raison que veut être le philosophe lui fera vite les gros yeux. Car l’amour du passé est une chose ; la passion pour lui en est une autre.

Éprouver des bouffées de nostalgie est légitime ; faire profession de nostalgie l’est moins, et c’est précisément ce qui arrive à l’être dont le jugement est envoûté par les charmes qu’on a dits.

On aura en effet remarqué que cette passion a presque toujours pour origine certain ressentiment à l’égard du présent, ressentiment entraînant l’invention d’un passé idéal où tout n’aurait été que douceur et joie. Voilà pourquoi il ne serait pas malvenu que lorsqu’on se sent devenir un peu nostalgique, on fasse l’effort d’être lucide. « N’est-ce pas parce que tu éprouves quelque peine à aimer le présent et parce que ces années 1970 ont été celles de ta jeunesse que tu les magnifies ? » pourrait ainsi se demander l’auteur de ces lignes, qui toute honte bue avouera qu’il aime bien Claude François, parce que même lorsque son téléphone pleure, ce Malaimé garde une légèreté aujourd’hui bien perdue ?

Qui ne voit en effet que le geste nostalgique est toujours précédé d’un geste d’idéalisation du passé ? Et parce que philosopher, c’est s’efforcer de consentir au réel, préférer la lucidité à l’illusion et les vraies tristesses aux fausses joies, on ne s’étonnera pas que les philosophes nous invitent à nous réveiller de cette idéalisation.

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