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Exposition au musée Picasso : quand l'art dégénère

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Exposition au musée Picasso : quand l'art dégénère

Pablo Picasso, Femme s’essuyant les pieds, Museum Berggruen, Neue Nationalgalerie, Stiftung Preußischer Kulturbesitz © bpk / Nationalgalerie, SMB, Museum Berggruen / Jens Ziehe © Succession Picasso 2024

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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.

Le musée Picasso consacre une exposition à l’« art dégénéré » – catégorie inventée par les nazis pour désigner un art moderne décadent. L’occasion d’interroger l’émergence de l’idée de dégénérescence, et son incorporation dans les discours racistes.

 

Entartete Kunst (« art dégénéré », en allemand) : c’est par ce terme infamant que, dès leur arrivée au pouvoir en 1933, les nazis entreprennent de jeter l’opprobre sur un art moderne jugé « impur » : « Les critères […] incluaient tout artiste ayant un rapport (réel ou présumé) avec la “peste juive” ou “bolchevique” […] et toutes les avant-gardes », résume Eva Landa dans « L’art “dégénéré” et le projet culturel nazi : finitude et quête de l’éternité » (article paru dans Le Coq-Héron n° 177, en 2004) : « Les impressionnistes, les expressionnistes, cubistes, tachistes, futuristes et le mouvement dada » sont tous condamnés, conspués au nom des « canons académiques de la figuration » réaliste. Le nazisme entend purifier la race allemande, purger le pays de ses éléments parasites, pathogènes. Cette purification, dit déjà Hitler en 1924, « doit s’étendre à presque tous les domaines. Théâtre, art, littérature, cinéma, presse, affiches, étalages, doivent être nettoyés des exhibitions d’un monde en voie de putréfaction pour être mis au service d’une idée morale, un principe d’État et de civilisation ». Le dictateur – peintre raté – entend promouvoir, en lieu et place, un « art sain, image de la race allemande ».

C’est à cet art honni, persécuté, que rend hommage l’exposition L’art “dégénéré”. Le procès de l’art moderne sous le nazisme, organisée par le musée Picasso, à Paris, jusqu’au 25 mai. Le lieu fait pleinement sens : Picasso a fait partie, aux côtés d’autres grands noms comme Paul Klee, Oskar Kokoschka, Vassily Kandinsky, Marc Chagall ou Vincent Van Gogh, des quelque « 1 400 artistes […] insultés, livrés à la vindicte, limogés de leurs postes d’enseignants, interdits d’exposer et de travailler, menacés physiquement ou contraints à l’exil ». Au total, « plus de 20 000 œuvres, parmi lesquelles celles de Vincent Van Gogh, Marc Chagall ou de Pablo Picasso, cas exemplaire de l’“artiste dégénéré”, sont ainsi retirées, vendues » – Goebbels, président de la Commission pour l’exploitation des produits de l’art dégénéré, ne perd pas le nord… – ou simplement « détruites ». 

Un concept puisé dans le darwinisme social 

La campagne de « purification » entreprise par les nazis est ponctuée d’expositions où sont exhibées les œuvres incriminées, « dans une mise en scène conçue pour provoquer le dégoût du visiteur ». La première a lieu dès 1933, à Dresde. La même année, l’école du Bauhaus, fer de lance de la modernité architecturale et considérée comme « l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré », est fermée, et 25 000 livres sont brûlés lors d’un grand autodafé à Berlin. Le point culminant sera l’exposition de Munich, en 1937, où sont exposées 600 œuvres d’ entartete Kunst. En parallèle est organisée la « Grande exposition d’art Allemand », qui exalte un art national.

De nombreux artistes témoignent de ce changement brutal, après l’euphorie créative des Années folles. « On m’appelait “artiste dégénéré”, “l’effroi du citoyen”, “corrupteur de la jeunesse”, “fleur de pénitencier” », écrit Oskar Kokoschka. « À présent, quand on travaille, c’est comme si on travaillait pour une époque qui n’existe pas encore ; pour tous les officiels d’aujourd’hui, on est un monstre et une abomination », ajoute Otto Dix. Les artistes reçoivent de nombreux soutiens, notamment celui du Groupe Art et Liberté, un mouvement artistique et politique égyptien qui publie au Caire, en français et en arabe, un manifeste, « Vive l’Art Dégénéré », en réponse à l’exposition de Munich. Rien n’arrête cependant la machine nazie.

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