Les clés d’un classique

Et si l’on déboulonnait Spinoza ?

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Et si l’on déboulonnait Spinoza ?

Spinoza. © William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 février 2025.

Spinoza est le chouchou de notre époque. Préférant l’éthique à la morale, critiquant l’aliénation religieuse, refusant de dévaluer la place du corps, ce promoteur de la joie par la connaissance nous subjugue. Au point de ne plus questionner son idéal mathématique, son déterminisme, son vitalisme, sa négation du mal et de la liberté. Alors, osons l’impensable : mettons à l’épreuve la pensée de celui qui est devenu le « gendre idéal » de la philosophie !

 

➤ Cet article est extrait du numéro 187 de Philosophie magazine, disponible à la vente depuis jeudi 20 février. Pour le lire en version imprimée, rendez-vous chez votre marchand de journaux ! Et pour ne rien rater de nos publications, avoir accès à nos archives en ligne et soutenir une rédaction 100% indépendante : abonnez-vous à partir de 1€ par mois.

Spinoza (1632-1677) a été le diable de la pensée moderne, il est devenu notre nouvelle idole. Son nom a été plusieurs siècles durant le synonyme infamant d’athée, de matérialiste, de révolutionnaire, d’ennemi de la religion. Depuis quelques décennies, il est couvert d’éloges. Qualifié de « miracle » – lui qui ne croyait pas aux miracles – par Frédéric Lenoir, il devient « le meilleur des philosophes », selon le YouTubeur Cyrus North, après que Gilles Deleuze l’a qualifié de « prince des philosophes ». Dans d’innombrables ouvrages et émissions, on propose d’« être heureux » ou d’« avoir raison » avec lui, et on proclame même qu’il peut « nous sauver la vie ». Les spécialistes continuent d’étudier son œuvre et les zones d’ombre de sa biographie. Des philosophes en reprennent la lecture, à l’instar de Pierre Zaoui (dans Spinoza, la décision de soi, réédité l’an passé en poche), ou s’en inspirent pour aborder la vie politique et économique contemporaine (comme, par exemple, Antonio Negri ou Frédéric Lordon). On retraduit son œuvre. Le concept de joie est sur toutes les lèvres. Paradoxalement, cet auteur difficile est devenu l’une des grandes portes d’entrée de ceux qui souhaitent s’initier à la philosophie. Lire son ouvrage majeur, l’Éthique, est devenu l’équivalent d’un ultra-trail sur les pentes du mont Blanc, le défi intellectuel par excellence. Les trois syllabes de son nom résonnent dans les facultés, les séminaires d’entreprise, les dîners en ville et les stages de coaching. Spinoza est partout, unanimement vénéré. Avec son beau visage doux, son ambition de changer la vie, son côté tranquillement iconoclaste, il est devenu le gendre idéal de la philosophie. Son génie le mérite. Mais notre enthousiasme est suspect, car il n’y a rien de pire, pour un philosophe, que d’être célébré et couvert de louanges. 

On entend partout Spinoza prêcher la béatitude par la raison, l’immanence et la divinité de la nature, la liberté comme connaissance de soi, l’importance de penser à la vie plutôt qu’à la mort. Mais on ne discute plus guère avec lui, on ne lui adresse aucune critique. Il a gagné par K.-O. Alors renfilons les gants. En effet, sa pensée n’est pas un texte sacré mais une conception très particulière du monde, du savoir et de l’homme. Et celle-ci n’est pas forcément convaincante. Bref, faisons ce à quoi nous encourageait Spinoza lui-même : ne pas se moquer, ne pas polémiquer, ne pas s’extasier ni se lamenter… Mais comprendre.

Le grand séducteur du XXIe siècle

Comment expliquer la séduction qu’exerce Spinoza sur nous ? Considéré comme hérétique dans une période d’orthodoxies, il est devenu l’un des grands modèles de l’esprit libre. Éduqué dans la communauté juive d’Amsterdam, il remet en cause le récit biblique, la théologie traditionnelle, et est violemment exclu de la synagogue en 1656. Il doit déménager, s’installe dans un village où il exerce une profession de pointe – le polissage de verres destinés à l’optique – mais sans occuper de poste universitaire. Engagé corps et âme dans la recherche philosophique afin de découvrir des biens authentiques, loin de la quête de la richesse et des honneurs, il édifie à mains nues un système où tout se tient. Inspiré par son aîné René Descartes, ennemi, comme lui, de la tradition d’Aristote, il s’éloigne pourtant fortement de la méthode et des conclusions du Français. S’il s’entoure d’intellectuels novateurs, il reste en marge durant toute sa vie. Célibataire menant un train de vie très modeste, publiant ses ouvrages avec parcimonie pour échapper aux persécutions des autorités religieuses et civiles, Spinoza est un héros de la pensée. 

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