Exposition
Disco utopia, à la Philharmonie de Paris
Le Xenon, une discothèque populaire à New York à la fin des années 1970 et au début des années 1980. © Bill Bernstein_Xenon, 1979
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.
La Philharmonie de Paris consacre une grande exposition à la fulgurante épopée de la musique disco, qui a fait scintiller les facettes politiques d’une innovation esthétique.
Si je vous dis « Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? » vous n’entendez pas, en principe, une invitation immédiate. Plutôt une ritournelle rythmée, qui a des chances de vous tenir toute la journée. Ce tube de 1974 compte parmi les titres de l’irrésistible playlist composée par le DJ français Dimitri from Paris pour l’exposition présentée à la Philharmonie de Paris. Elle retrace avec éclat l’histoire contrastée de la musique disco et du courant culturel qu’elle initie. Car, sous le scintillement des paillettes, se trouve une histoire de luttes et d’émancipation. La chanson Lady Marmelade et son refrain équivoque s’inspire ainsi d’un quartier chaud de La Nouvelle-Orléans, parle du travail du sexe et de la possibilité de disposer de son corps. La richesse de l’exposition tient dans le récit de cette quête de liberté teintée de gravité.
Le parcours débute sous d’immenses boules à facettes reproduisant la formule chimique de l’éther, œuvre de l’artiste Jeanne Susplugas baptisée Disco Ball (Ether) . Fluidité, action sur les corps, miroirs étincelants, la disco s’apparente aussi à une échappatoire, sinon à un opium. Son histoire s’inscrit en tout cas dans le contexte des luttes pour les droits civiques, des mouvements féministes et LGBT à la fin des années 1960, alors que la misère sévit à New York et que les discriminations frappent les minorités. Un vernis glamour sur un monde de crasse. Comme l’écrit le critique musical Peter Shapiro dans Turn The Beat Around (Allia, 2008), le passionnant essai qu’il consacre au genre, la disco a offert « au simple quidam de s’élever vers le firmament cosmique par la seule grâce de ses fringues et de ses pas de danse. Elle fut l’apogée du glamour, de la décadence et de la complaisance. Mais la disco pouvait bien briller de l’éclat du diamant, elle puait la merde. Quel que fût le vernis élégant et sophistiqué sous lequel elle se dissimulait, elle n’en était pas moins née, tel un ver, du trognon pourri de la Grosse Pomme. » L’auteur souligne l’état de délabrement, d’insécurité et de pauvreté de New York au tournant des années 1970. « Mais alors que se décomposait la carcasse des infrastructures new-yorkaises, artistes et musiciens déclenchèrent une lame de fond d’activité créatrice qui visait à reconquérir la ville. Dans les espaces laissés vacants par la désindustrialisation et le désinvestissement, ils forgèrent leurs propres communautés hors des canaux à tendance commerciale traditionnellement soutenus par l’industrie. » Parmi ces artistes, des figures afro-américaines, dont des femmes, mais aussi des latinos et des gays, à une époque où l’homosexualité demeure réprimée. Si New York compte des lieux où se retrouve la communauté LGBT, ceux-ci sont voués à la clandestinité, souvent mal famés et tenus par la mafia. Les descentes de police sont fréquentes, comme le 28 juin 1969 au bar Stonewall Inn, dans le quartier de Greenwich Village. Mais, ce soir-là, les clients se révoltent. Les émeutes durent plusieurs jours et le mouvement de contestation se renforce. Dans ce contexte d’oppression et de révolte, un homme inspiré par le Flower Power (et les acides) lance une invitation pour une fête devenue mythique. Il s’appelle David Mancuso, et son portrait, tiré par Peter Hujar, se trouve dans l’exposition. Avec sa veste à large revers et sa barbe fournie, ce New-yorkais marque un jalon dans la culture disco. Il envoie un carton d’invitation le 14 février 1970, reproduisant un tableau de Dalí, La Persistance de la mémoire, et cette inscription psychédélique : « Love Saves the Day ». La fête, chez lui, est une réussite, qu’il reproduira chaque semaine, sur le modèle des « rent parties » – ces « fêtes du loyer » avec droit d’entrée organisées dans des appartements privés, souvent par des membres de la communauté afro-américaine pour payer leur loyer.
Professeur d’études culturelles à l’université de Londres-Est, Tim Lawrence a fait de Love Saves the Day le titre d’un livre, sous-titré « Fêtes underground, disco et dance music aux États-Unis » (Audimat Édition, 2024). Il y décrit l’ambiance de ces rendez-vous : « D’un point de vue économique, l’assemblée est transversale, des nantis et des fauchés ; côté ethnique, c’est carrément les Nations unies, avec peut-être un peu plus de Noirs et de Latinos ; pour ce qui est du genre, les femmes sont toujours au cœur du dispositif (même si les hommes sont plus nombreux) ; et en matière d’orientations sexuelles, le choix est aussi vaste qu’un océan (même si les poissons qui nagent dans la même direction sont là aussi clairement majoritaires). »