Entretien
André Comte-Sponville : “On n’attend que le possible, on ne vit que le réel”
André Comte-Sponville. © Vincent Muller/Opale.photo
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Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 juin 2024.
L’attente fait partie des jeux de l’amour et du manque, mais attention à ne pas prendre la proie pour l’ombre : on peut attendre, espérer, rêver un amour imaginaire, mais on ne vit que le réel. Et le réel, remarque le philosophe André Comte-Sponville, n’a jamais tort.
L’attente en amour, qu’est-ce que cela évoque pour vous de prime abord ?
André Comte-Sponville : D'abord des souvenirs personnels, tantôt délicieux, tantôt douloureux, souvent les deux à la fois. Le désir, mais distendu dans le temps, comme séparé de sa réalisation. Le plaisir, mais pour plus tard. La joie, mais différée. La passion, mais comme amputée, au moins provisoirement, de son objet. Donc le manque, l’impatience, l’avidité, la frustration parfois… C’est le plus fort de la passion, et son principe même, peut-être. Souvenez-vous du Banquet de Platon. L’amour est désir, et le désir est manque : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour. » Platon se fait à lui-même une objection : ne puis-je pas être en bonne santé et désirer l’être, être riche et désirer la richesse ? Non, car ce que je désire alors, ce n’est pas ma santé ou ma richesse actuelles, mais leur perpétuation dans l’avenir, qui n’est pas assurée. L’avenir manque toujours, voilà le point, et c’est en quoi l’attente est essentielle à l’amour, du moins à cet amour-là, que Platon appelle éros, qui n’est pas seulement le sexe mais la passion amoureuse. Même dans un couple apparemment apaisé, il suffit souvent de quelques jours de séparation pour que le manque et la passion renaissent… Comme l’être aimé nous manque, dès qu’il n’est plus là ! D’où la difficulté d’ailleurs, pour les amoureux comme pour les amants (dans la passion débutante comme dans le couple), quand il faut passer de l’attente à la présence. C’est rarement aussi fort et aussi bon que ce qu’on en attendait depuis si longtemps et si intensément ! Eh oui : on n’attend que le possible ou l’imaginaire, on ne vit que le réel. Mais c’est la vie qui vaut : l’attente elle-même n’a de valeur que pour autant qu’on la vit, bien sûr au présent, donc qu’à proportion de sa réalité.
Augustin raconte sa jeunesse passée à chercher, en vain, l’amour. Il était, dit-il, « amoureux de l’amour ». Sommes-nous sinon programmés, du moins tendus vers l’amour et le « nous » dès l’origine ?
« Amare amabam, nondum amabam », écrit saint Augustin (« j’aimais aimer, je n’aimais pas encore »)… C’est souvent le cas, et c’est presque toujours comme cela que nous commençons à aimer. Nous sommes programmés pour l’amour aussi bien naturellement, puisque nous sommes programmés pour le sexe, que culturellement, puisque nous avons été aimés d’abord (par nos parents, au moins par notre mère, presque toujours) et ne cessons d’en ressentir le manque ou la nostalgie. Nous aimons aimer, presque par définition ou par tautologie : si l’amour est manque, comme le veut Platon, comment ne l’aimerions-nous pas, lorsqu’il n’est pas là et nous manque ? Et s’il est joie, comme le veut Spinoza, comment ne nous réjouirions-nous pas au moins à l’idée d’aimer un jour ? Rien de plus facile à aimer que l’amour ! Mais tout se complique lorsqu’il s’agit d’aimer non plus l’amour ni le sexe (autrement dit soi-même, ses illusions, ses plaisirs), mais cette femme-là, cet homme-là, dans sa finitude, sa concrétude, son émouvante ou agaçante imperfection… Aimer – je veux dire aimer l’autre, tel qu’il est, tel qu’on a appris à le connaître –, c’est plus difficile, mais aussi plus vrai, plus émouvant, plus profond, plus durable. La passion, c’est l’attente : c’est là qu’elle culmine. Mais on ne va pas passer sa vie à attendre de vivre ! Bref, il faut bien finir par passer de l’amour-passion (éros) à l’amour-action (philia : le couple ou l’amitié), autrement dit de Platon à Aristote ou à Spinoza, de l’attente à l’attention. Mieux vaut faire l’amour que le rêver !