Relire un classique
Alice au pays des philosophes
Collage d’illustration. © Rawpixel
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Loufoque, Alice au pays des merveilles ? Oui, mais pas absurde. C’est d’abord l’œuvre déroutante d’un logicien qui se plaît à défier nos habitudes de pensée et qui, à cet égard, recèle une réelle portée philosophique. Il y a du Wittgenstein, du Socrate et du Hume dans les aventures d’Alice. Démonstration, à l’occasion de la parution en « Pléiade » d’une nouvelle traduction de ce classique.
Bien malin qui saurait dire ce qu’a voulu faire Lewis Carroll quand il a rédigé Alice ! Œuvre pleine de bizarreries, drôle et énigmatique, elle est profondément insaisissable et inclassable : Aragon y voyait une figure de « poésie », André Breton la faisait figurer dans son Anthologie de l’humour noir, mais elle intéresse aussi et surtout la philosophie par sa capacité à interroger les frontières du sens et de la raison. Pas seulement Les Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865), d’ailleurs, mais aussi Les Aventures d’Alice sous terre (le manuscrit original de Lewis Carroll, illustré par lui-même) ainsi que De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva (1871) auxquels s’ajoute, dans cette édition, La Chasse au Snark (1876).
Alice et Wittgenstein : jouer avec les limites du langage
Le fait est avéré : Ludwig Wittgenstein avait lu et apprécié les romans de Lewis Carroll, dont il fait mention à plusieurs reprises dans ses Recherches philosophiques (posth., 1953). On comprend aisément pourquoi, tant les deux auteurs partagent un semblable goût pour les énigmes de sens propres au langage : aussi bien dans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles que dans De l’autre côté du miroir, la jeune héroïne de Carroll évolue dans un univers où le langage semble perdre son sens tout en restant grammaticalement correct, avec des dialogues qui constituent une expérience sur les limites du sens et la logique verbale, mais aussi des poèmes (souvent récités de travers) et des jeux de mots déroutants. Les phrases prononcées fonctionnent mais leur signification échappe ou se renverse, comme si les mots tiraient leur sens de l’usage et des contextes sociaux plutôt que d’un lien fixe avec les choses. Ce jeu de détournement illustre tellement bien ce que Wittgenstein nomme des « jeux de langage » qu’on peut se demander si tout Alice n’est pas une sorte de vaste laboratoire linguistique et un grand jeu de langage qui bouscule les conventions langagières et qui, ce faisant, défie la logique. Selon Wittgenstein en effet, le langage n’est pas un système unifié où chaque mot aurait une signification fixe et univoque, mais consiste plutôt en une multiplicité de pratiques qui varient selon les circonstances, autrement dit de « jeux », chacun ayant ses propres règles.