La lettre du jeudi
Accueillir un SDF : quand la chaleur fait suffoquer l’hospitalité
Image d'illustration. ©Levine Roberts/Sipa
« Depuis quelques jours, j’accueille une SDF, réfugiée dans le hall de mon immeuble pour fuir la chaleur accablante. Entre élan de générosité et crainte de représailles de la part de mes voisins, je suis tiraillé par une question : jusqu’où doit aller l’hospitalité ?
Tout commence par ma porte d’entrée qui ferme mal. Un soir, une personne s’est glissée à travers l’embrasure et a élu domicile à côté des boîtes aux lettres. Passé la surprise de voir cette silhouette adossée contre la calme froideur de la pierre de taille, je lui ai apporté de l’eau et ai tenté d’engager la conversation. Sans réponse.
“Deux saisons, deux mesures”
Cette petite aide est pour moi comme une évidence : sans accès à l’eau ou à la climatisation, l’été à la rue n’est pas seulement harassant, il peut être mortel. D’après des chiffres du Collectif Les Morts de la rue collectés entre 2011 et 2021, 8,1 % des décès de personnes SDF sont survenus au mois de juillet – contre 10,2 % au mois de janvier.
Pourtant, la majorité des actions politiques et associatives sont concentrées sur la période hivernale. En 2005, le philosophe et psychanalyste Patrick Declerck s’insurgeait contre ce “deux saisons, deux mesures” dans son livre Le sang nouveau est arrivé. L’horreur SDF (Gallimard). Il y relève le “persécuteur caractère saisonnier de l’aide” d’une société s’étranglant “que l’on meure en grappe sur les marches de Notre-Dame, un 24 décembre au soir, par temps de neige et -15 °C”, mais estimant que “mourir d’hypothermie dans la rue, en octobre par +17 °C, ce n’est pas foncièrement gênant”.
Faire plus ?
Quelques jours plus tard, mon hôte d’infortune est revenue. Mais cette fois, la porte est fermée. Je lui ai ouvert et invité à se réinstaller dans son coin habituel. Après avoir pillé mon placard à chocolat des friandises qu’elle accepte avec joie, elle se décide à me parler. Sans que je comprenne un traître mot.
Soudain, le doute m’assaille. D’abord le regard des voisins : que penseront-ils s’ils me voient en train d’accueillir une SDF inconnue dans les parties communes de l’immeuble ? Mais, très vite, la question s’inverse : pourquoi ne fais-je pas plus ? Je pourrais l’inviter à manger chez moi, lui offrir mon canapé et toutes les commodités du minimum de la dignité. À la place, je la laisse végéter dans la pénombre d’un hall. Que doit-elle penser de moi, qui la maintiens dans cette situation indigne ?
Les contradictions de l'hospitalité
Je me retrouve en plein milieu du carrefour contradictoire de l’hospitalité, tel que décrit par Jacques Derrida. Le philosophe relève la double étymologie latine du terme : hospes (l’“hôte”) et hostis (l’“ennemi”). Derrida parle d’“hostipitalité” : on accueille l’étranger en se protégeant de son hostilité potentielle. Celui qui accueille prend toujours un risque face à un inconnu. Et c’est pour parer à ce risque qu’il pose des conditions. À l’échelle de l’État, on demande un titre de séjour ; à l’échelle individuelle, on demandera à l’invité de se plier aux règles de la maison. Mais inversement, cette hostilité peut se retourner : celui qui accueille peut abuser de son pouvoir. C’est pourquoi Jacques Derrida souligne la nécessité d’une “hospitalité sans réserve, salut de bienvenue d’avance accordé à la surprise absolue de l’arrivant auquel on ne demandera aucune contrepartie” (Spectres de Marx, 1993).
Séduisante, cette “hospitalité inconditionnelle” peut-elle être autre chose qu’un idéal ? Mon “hôte” ne semble pas en vouloir : elle refuse d’un geste de la tête mes propositions de repas plus copieux et semble presque vouloir prendre congé de moi – comme si c’était moi qui étais chez elle, et non l’inverse.
En réalité, je pense que c’est dans la mesure où l’on pense l’hospitalité de manière inconditionnelle qu’on la rend impraticable. On trouve alors un mobile pratique à son inaction. Si je ne fais rien, c’est parce que je voudrais faire le meilleur. Et comme je ne peux pas faire le meilleur, alors il est normal que je ne fasse rien.
Le meilleur et le juste
Cette logique m’est familière : on me l’a inoculée lors de mon catéchisme. Sous fond de bombardements de la Syrie transmis en direct par la chaîne de télévision Al Jazeera, Aref, le curé syrien du village nous expliquait ainsi qu’à Noël ou lors de l’Épiphanie, il fallait dresser une place en plus à table. Si un déshérité sonnait à la porte, il fallait pouvoir l’accueillir. Enfant, je m’étonnais : pourquoi ne voyais-je jamais dressée cette place de l’hospitalité ? Et pourquoi, allant à la ville, fallait-il détourner les yeux des SDF agenouillés sur le trottoir ?
J’ai aujourd’hui ma réponse : on s’imagine le meilleur pour pouvoir se disculper de ne jamais faire le juste. C’est la même logique que celle des révolutionnaires, sirotant oisifs le délice psychique de leur “Grand Soir” : l’absolu absout l’inaction dans un vertige de possibles farfelus.
Ce matin, en sortant de chez moi, la dame avait disparu. Un voisin a placardé quatre feuilles A4 dans le hall d’entrée : “Veuillez fermer la porte derrière vous en sortant”. Voilà mon “hôte” temporaire repartie dans la fournaise de l’injuste. »
➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !