Nos grandes questions
“Peut-on fermer les yeux sur nos origines ?” La grande question de Victorine de Oliveira
Simona, Aubervilliers, 2021. Photographie réalisée dans le cadre de la commande « Regards du Grand Paris » ©Marion Poussier/Cnap
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 juin 2026.
De même qu’il y a des transfuges de classe, il existe des transfuges de « race ». À partir de son expérience, Victorine de Oliveira, d’origine kabyle et portugaise, explore ce rapport ambivalent aux racines.
« L’offre de commerces, ici, c’est pas encore ça », décrit l’agente immobilière en balayant du bras l’avenue Jean-Jaurès d’Aubervilliers. « Si vous voulez trouver de bons petits fromages, il vous faudra marcher une bonne dizaine de minutes », se croit-elle obligée de préciser. En face de moi se dresse la boucherie Tizi-Ouzou. Ma mère et sa propre mère y sont nées, j’y ai encore beaucoup de famille, et quand bien même je n’y ai jamais mis les pieds, toute allusion à la Kabylie me transporte immédiatement en terrain familier. Toi aussi tu as un 45-tours de Slimane Azem qui doit traîner au fond d’une armoire, tu chéris encore la mémoire de Lounès Matoub, et la voix d’Idir, quand il chuchote A Vava Inouva, t’arrache des larmes – on peut s’entendre. Mais comme ça ne se voit pas, cette agente immobilière peut tranquillement laisser libre cours à son racisme ordinaire.
Entre bacalhau et halal
Face aux blédards de mon espèce, je suis assez rapidement démasquée. Je n’ai jamais trop su à quoi cela se jouait – le nez, l’épaisseur des sourcils ou le simple fait de ne pas les toiser avec méfiance. Mais, parmi des Français tout ce qu’il y a de plus généalogiquement ordonné, je passe inaperçue. Sans doute grâce à un prénom désuet et un nom, pourtant pas très saucisse-purée, mais exotiquement acceptable, le bacalhau (« morue », en portugais) ne portant pas le soupçon du halal. Sans oublier ma couleur de peau plutôt claire – un trait courant chez les Kabyles. Tout juste ai-je un vague air méditerranéen. J’ai surtout ce qu’on appelle un passing blanc, c’est-à-dire que je passe facilement pour blanche avec tous les avantages que cela comporte : pas de discrimination à l’embauche, ni en cas de recherche de logement, pas de remarques désobligeantes à mon égard, ni de clichés immédiatement associés ou d’insultes ouvertement racistes. En contrepartie, un entourage qui se sent parfois autorisé à proférer des horreurs sans imaginer une seule seconde qu’elles puissent faire mal.