Entretien
On ne peut faire abstraction de l'éthique. Entretien avec Michael Walzer
Michael Walzer. ©Basso Cannarsa/Opale.photo
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.
Un demi-siècle après avoir déterminé les contours d’une « guerre juste » à travers l’idée de limitation morale, le philosophe américain Michael Walzer évoque les conflits armés actuels en réaffirmant son propos, qu’il s’agisse du pacifisme absolu – « intenable moralement » – ou des pertes civiles, qui doivent impérativement rester les plus faibles possibles pour favoriser les conditions d’une paix durable.
Si la guerre est un caméléon, comme disait Clausewitz, est-ce que votre distinction entre guerre juste et injuste doit évoluer ?
Michael Walzer — J’admets volontiers que la technologie liée à la guerre évolue constamment. Peut-être est-il nécessaire que celles et ceux d’entre nous qui souhaitent analyser, critiquer ou juger les conflits s’adaptent aux innovations technologiques. Cependant, vous remarquerez que je demeure un théoricien fidèle aux principes de la guerre juste. Je continue à défendre les arguments que j’ai formulés il y a de nombreuses années.
Parmi les grandes évolutions de la dernière décennie, il y a l’usage de l’IA dans les opérations militaires : qu’est-ce que ça change sur le plan éthique ?
M. W. —L’intégration de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires soulève de multiples interrogations éthiques. Lorsque j’ai commencé à m’informer et à réfléchir à l’usage de l’IA dans le cadre des conflits armés, ma première réaction fut de considérer que ce problème incomberait à la prochaine génération de théoriciens de la guerre juste. Je reconnais mes limites en matière de compréhension technologique, mais je reste profondément convaincu de l’impératif de responsabilité humaine et d’obligation de rendre des comptes. Chaque programme d’intelligence artificielle est conçu par des individus. Ce sont eux qui élaborent les algorithmes, définissent les missions et fixent les objectifs. Ces personnes doivent être tenues responsables de leurs créations. Si vous développez un algorithme dont l’application conduit à des pertes civiles excessives et injustifiées, vous devez en répondre. En aucun cas la responsabilité ne saurait être transférée à un robot ou à un algorithme.
Qui porte cette responsabilité ? Les informaticiens qui conçoivent les algorithmes ? Les soldats techniciens qui mettent en œuvre les systèmes d’armes ? Les stratèges qui décident de leur usage ?
M. W. — Il est nécessaire qu’une personne définisse la mission, qu’elle s’adresse au technicien en précisant : « Voici l’objectif, et voici la manière dont je souhaite qu’il soit programmé. » Cependant, je ne considère pas l’informaticien ou le technicien comme le principal responsable. Il doit y avoir une autorité militaire ou politique qui endosse pleinement cette responsabilité.
« Nous ne pouvons pas renoncer à l’idée d’une responsabilité morale »
En théorie, certes, mais les algorithmes sont souvent perçus comme une boîte noire, même pour les techniciens…
M. W. — C’est exact. On nous a rapporté que les Israéliens utilisaient l’intelligence artificielle pour établir une liste de cibles, une liste qui s’est avérée particulièrement longue. Par la suite, il revenait aux soldats en charge de tel ou tel système de sélectionner les cibles parmi celles proposées par l’IA, cette dernière ne fournissant qu’une suggestion. Avec le recul, de nombreux Israéliens, ainsi que d’autres observateurs, estiment que cette liste comportait trop d’objectifs qui ne justifiaient pas réellement une attaque. Pourtant, à chaque étape, il y a eu un choix, une décision humaine. Ce que je veux souligner, c’est que nous ne pouvons pas renoncer à l’idée d’une responsabilité morale.
Il y a un demi-siècle, vous avez défini la guerre juste à travers cette idée de limitation morale. Or ce n’est guère observé...
M. W. — La première règle, ou la première limitation, remonte au Moyen Âge : il est strictement interdit de tuer les personnes avec lesquelles on est engagé dans des négociations. Cette règle proscrit donc l’assassinat de dirigeants politiques. À cet égard, je considère que les Israéliens ont commis une erreur en assassinant le chef politique du Hamas. Cet homme, qui vivait au Qatar, a été tué à Téhéran alors même que des négociations, bien qu’indirectes, étaient en cours avec lui. On ne peut prétendre vouloir faire aboutir des pourparlers tout en éliminant l’un des interlocuteurs. Par ailleurs, le respect de la vie des civils constitue un autre principe fondamental. Minimiser les dommages qu’ils subissent durant un conflit ne se limite pas à une exigence morale : cela favorise également les conditions d’une paix durable et ouvre la voie à une éventuelle réconciliation une fois la guerre terminée.