Entretien avec Paul Veyne

La Grèce en héritage

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 juillet 2016.

Longtemps hégémonique, la langue grecque ancienne est morte, mais le discours de savoir et de raison qu’elle propageait ne s’est pas tu. Pour le grand historien Paul Veyne, le cœur du monde contemporain bat encore au rythme de la civilisation hellénistique qui domina la Méditerranée depuis Alexandre le Grand jusqu’aux débuts du christianisme. Entretien avec l'auteur de Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

 

Si Athènes – enfin : la Grèce – n’a pas « inventé » à elle seule la raison, la pensée scientifique et la philosophie, elle a, du moins, su imposer sa civilisation à la plus grande partie du monde occidental. Vous parlez vous-même de « première mondialisation » de la culture…

Paul Veyne / Cessons de centrer la civilisation grecque sur l’Athènes classique du Ve siècle avant notre ère ; c’est comme si l’on réduisait la civilisation européenne, occidentale, à la France de Louis XIV. Ce qui compte, c’est que, à partir du IIIe siècle avant notre ère, s’est développée une immense civilisation grecque, qui certes comprenait Athènes, mais qui s’étendait de la Méditerranée orientale au Tigre et à l’Euphrate et jusqu’au Gandhara, où l’on trouve un art gréco-bouddhique dans les royaumes « indo-grecs ». C’est cette immense civilisation, que l’on appelait autrefois la civilisation alexandrine et que l’on appelle maintenant la civilisation hellénistique, qui est la première grande civilisation mondiale.

Fascinés par ce qui était la civilisation, les Romains se sont hellénisés et ont répandu la civilisation – c’est-à-dire la civilisation grecque – en latin. La moitié du monde à cette époque est acculturée : civilisée en grec à l’Est, et, à partir de l’Italie, civilisée, hellénisée en latin jusqu’à l’Espagne et au Maroc. Cette grande civilisation hellénistique dominera de - 300 avant notre ère jusqu’à 400 après, c’est-à-dire jusqu’à l’essor du christianisme.

La civilisation grecque est si rayonnante que, quand les Romains commencent à s’ouvrir par leurs conquêtes au vaste monde hellénistique, ils se disent qu’il leur faut se faire connaître, et ils le font en grec. À la fin du IIIe siècle avant notre ère, un grand magistrat romain, Fabius Pictor, considéré comme le premier historien romain, écrivit l’histoire de Rome à l’usage du vaste monde, mais il l’écrivit en grec. Le grec était devenu une sorte de langue universelle ; en l’utilisant, Fabius cherchait à assurer à ses Annales une audience plus large. Un roi maurétanien, Juba II, écrivit à la fin du Ier siècle avant notre ère l’histoire de son royaume, le Maroc, en grec. À peu près à la même époque, Virgile voudra donner à la langue de sa patrie, le latin, l’équivalent du texte grec le plus célèbre du monde, l’Iliade : il écrira l’Énéide.

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