Les clés d’un classique

Émile Durkheim : l’individu, ferment de la société

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Émile Durkheim : l’individu, ferment de la société

Emile Durkheim. Illustration © William L. pour. PM. Inspiration. © Bridgeman images

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Cet article est issu du numéro 183 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 septembre 2024.

Fondateur de la sociologie moderne, Émile Durkheim pense l’individu comme la partie d’un tout. Alors que les fractures sociales sont légion dans notre société, sa lecture est une proposition pour tenter de (re)faire société.

 

Peut-on se dire nostalgique du socialisme tout en exhibant ses performances sportives sur l’application Strava ? Ou se considérer engagé si l’on snobe une manif le dimanche pour finaliser ses slides PowerPoint en vue d’une réunion d’entreprise ?

Selon les apparences, la quête de la réussite personnelle nous aurait détournés de l’intérêt général. Il semble que dans nos sociétés individualistes, chacun n’est plus tourné que vers son portefeuille, ses projets de vacances et son image. La critique ne date pas d’hier : Alexis de Tocqueville, au XIXe siècle, observait déjà un renoncement à la « grande société » et un repli sur la « petite société » que sont la famille et les amis. Les choses auraient empiré depuis : d’individualiste, la société actuelle serait devenue narcissique. Notre soif de réussite sociale nous condamnerait à vivre dans une séduction permanente, et notre hantise se résumerait à la peur de vieillir, comme l’affirme le sociologue américain Christopher Lasch (La Culture du narcissisme, 1979). En clair, le culte du « moi » aurait tué l’espoir de bâtir un monde commun.

Parmi tous ces sermons, une voie détonne. Celle d’un sociologue, qui nous parle avec douceur. Les instances traditionnelles de solidarité sont certes en mauvais point, convient cette voix réaliste – les églises sont vides, les urnes à moitié, et des symboles comme le drapeau tricolore divisent plutôt qu’ils ne rassemblent. Sans idéaux communs, peut-être nous sommes-nous repliés sur nous-mêmes. D’où le temps passé sur Strava et PowerPoint. Mais si l’on dépassait ces critiques ? Et si, à mesure que nous cultivions nos réussites personnelles, une nouvelle forme de solidarité se façonnait, fondée sur l’expertise, la différence et la complémentarité ? La poursuite de réalisations personnelles ne pourrait-elle pas contribuer à fédérer de grandes entreprises politiques ? Cette thèse surprenante, c’est celle du sociologue Émile Durkheim (1858-1917). Selon lui, l’individualisme n’aura pas raison de la cohésion sociale, il pourrait même la renouveler !

 

Fondateur du fait social comme une chose en soi

Durkheim ne s’intéresse pas à la solidarité sans raison. Il a 13 ans quand la France capitule, à l’issue de la guerre franco-prussienne en 1871. L’année d’avant, il voyait s’instituer la IIIe République, soit le huitième régime depuis la Révolution. En moins d’un siècle, le pays aura donc connu trois monarchies, deux empires et deux républiques. Le petit Émile grandit dans une nation bancale, partagée entre monarchistes, bonapartistes et républicains. Vient couronner le tout l’affaire Dreyfus, qui achève de diviser non seulement le pays mais aussi sa famille politique, le socialisme, entre réformistes et révolutionnaires. Durkheim se range aux côtés des premiers, défavorable à l’idée marxiste d’une lutte des classes, qu’il juge trop violente. Dans le même temps, il s’arrange pour faire oublier son premier prénom, David : avant d’être issu d’une famille de rabbins depuis huit générations, il est d’abord citoyen d’une République socialiste, laïque, qui est censée ouvrir ses bras à tous. Un idéal de République solidaire justement.

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