Entretien
Claude Romano : “Je propose de renouer avec notre condition corporelle”
Claude Romano.©Xavier Schwebel pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine, en kiosque le 21 août 2025.
Auteur de vastes enquêtes philosophiques sur la notion d’expérience, d’événement ou d’identité, le philosophe Claude Romano explore d’autres manières de voir le monde. Contre les utopies transhumanistes et les penseurs sceptiques, il propose de renouer avec la réalité de notre corps, notre milieu de vie et avec l’idée même de vérité.
« Si tu es phénoménologue, tu peux parler de ce cocktail, et c’est de la philosophie ! » se serait gaussé Raymond Aron auprès du couple Sartre-Beauvoir, en sirotant un cocktail à l’abricot. Claude Romano, qui pratique la discipline avec sérieux, me confie préférer le pisco sour. Le philosophe a découvert ce cocktail chilien à base d’eau-de-vie, de blanc d’œuf et de citron vert lors d’un voyage universitaire en Amérique du Sud. Mais, alors que nous nous retrouvons dans l’un des rares bistrots parisiens qui met le breuvage à sa carte, il revient tout juste d’un autre voyage, à Melbourne. Il y donne cours une partie de l’année, à l’Université catholique australienne. Autrement, le philosophe enseigne à la Sorbonne, en spécialiste de la phénoménologie féru de littérature, déployant une faculté pédagogique admirable qui ne va pas sans technicité, dans ses cours comme dans ses livres. La phénoménologie décrit la manière dont le monde apparaît à la conscience, en revenant « aux choses mêmes », telles qu’elles se présentent dans l’expérience. C’est-à-dire dans le bruit et la fureur, compléterait volontiers ce lecteur de William Faulkner. Qu’il s’intéresse à ce qui fait « événement » dans nos existences, à la perception de la couleur ou à ce que signifie « être soi-même », Claude Romano s’emploie à ne laisser aucune obscurité dans l’argumentation, justifiant continûment sa démarche, convaincu qu’en « philosophie, la méthode est la chose même ». Il réconcilie ce faisant deux traditions philosophiques longtemps considérées comme antagonistes : l’approche analytique, dont il embrasse « le souci de clarté et de justification argumentative », et la tradition continentale, dont il retient la volonté d’« articuler l’inarticulé, pour se confronter à l’obscurité de ce qui va de soi ». Partisan d’une position réaliste, qu’il expose notamment dans L’Appartenance au monde qui vient de paraître aux éditions du Seuil, il considère qu’il existe des vérités en dehors de notre esprit et qu’il est possible de les connaître. Le philosophe s’oppose ainsi aux idéalistes qui négligent le corps, ainsi qu’aux relativistes et aux sceptiques, qui remettent en cause la réalité même du monde. Ceux-ci ne sont pas confinés à l’histoire de la philosophie : ils avancent maintenant sous le masque des prophètes du transhumanisme et des promoteurs de la post-vérité. Contre eux, Claude Romano encourage à renouer avec notre condition corporelle et à reconnaître l’« éphémère splendeur »… fidèle en ceci à l’enseignement de Maurice Merleau-Ponty : « La vraie philosophie est de réapprendre à voir le monde. »
CLAUDE ROMANO EN 6 DATES
1967 Naissance à Fontenay-aux-Roses
1995 Thèse de doctorat consacré à « L’événement et le temps »
Depuis 2000 Maître de conférences en philosophie générale à l’université de Paris-Sorbonne (Paris-4)
Depuis 2013 Professeur à temps partiel à la Faculté de philosophie et théologie de l’Australian Catholic University
2020 Lauréat du Grand Prix de philosophie de l’Académie française
2025 Parution de L’Appartenance au monde (Seuil) et réédition d’Au cœur de la raison. La phénoménologie et son avenir (« Tel », Gallimard)
Que signifie pour vous pratiquer la philosophie ?
Claude Romano : L’activité philosophique est d’abord une activité d’écriture. Il s’agit d’un processus de création, d’un cheminement intérieur vers des questions qui m’ont toujours animé mais qui se donnent chaque fois sous des angles différents et finissent par s’unifier. Ensuite, il faut compter avec l’enseignement, précieux en philosophie, car le contact avec les étudiants vous enrichit en vous permettant constamment d’apprendre. Pour enseigner la philosophie, il faut se l’enseigner à soi-même.
Quelle est la part de création dans la recherche ?
J’ai commencé à me passionner pour la littérature au lycée, je pensais même pouvoir devenir écrivain. Mais la philosophie s’est imposée à moi. J’ai longtemps conservé une forme de tension, en essayant de mener conjointement ces deux activités qui entretiennent une rivalité amoureuse. Cependant, l’écriture romanesque répond à des exigences bien différentes de l’écriture philosophique. En littérature, il faut arriver à se laisser envahir par l’imaginaire, ce qui suppose un travail de déprise. Un livre de philosophie relève plutôt d’une construction intellectuelle, qui se déploie différemment selon les sujets. Dans les deux cas, certaines questions exercent sur vous une tyrannie jusqu’à ce que le livre, l’article ou le texte s’écrive. On est habité par une idée philosophique comme on est habité par un univers romanesque.