La lettre du lundi
Boualem Sansal publie “La Légende” : il faut imaginer Sansal heureux
L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal au palais des Académies, à Bruxelles (Belgique), le 24 avril 2026. © John Thys/AFP
« J’espérais trouver la clé intime et existentielle de “l’affaire Sansal” – l’histoire de l’enfermement inique d’un écrivain en Algérie, de sa libération et du scandale provoqué par son passage d’un éditeur à un autre – dans le récit qu’il donnerait de sa détention. La Légende est paru. Je l’ai lu. Et je crois que j’ai compris : Boualem Sansal n’est toujours pas sorti de prison.
La Légende est un livre déchirant. Pas parce que son auteur combat, juge, règle des comptes (ce qu’il fait aussi), mais parce qu’il ne cache rien de l’horreur de se retrouver, à 80 ans, dans une cellule de moins de 7 mètres carrés en Algérie sans savoir s’il en sortirait vivant. Son corps ne lui appartient plus. Il est dépossédé du temps. Il dépend du bon vouloir, ou plutôt du sadisme de ceux qui l’ont placé ici, pour espérer parler à son épouse au parloir. Il n’a plus de nouvelle du monde extérieur. Il est entouré de terroristes, d’assassins et de fous.
Le revers de la légende
Pour donner corps à sa condition, son récit ne fournit pas de dates, il revient en arrière, donne souvent l’impression de faire du surplace, mimant la rumination hallucinée de ceux qui se retrouvent enfouis dans la maison des morts. Son unique planche de salut, ce sont les mots et les phrases. Alors il se récite les poèmes qu’il aime. Il engage même ses compagnons à en inventer et les transcrit. Il a beau les juger “horribles”, ces vers sont très beaux :
“Alors naît la légende. […] / Une légende pauvre, / faite de mots usés, / de souvenirs mal tenus, / de rêves sans grandeur. / La légende des enfermés. / Celle qui dit qu’un jour, peut-être, / La porte s’entrouvrira.”
La légende qu’il évoque – celle de l’écrivain enfermé pour avoir osé changer l’imaginaire de ses lecteurs et menace la dictature, celle d’une société française mobilisée pour le libérer – l’aide à tenir. S’il sent qu’il n’est plus qu’un “mort en devenir”, il se dit quand même : “Peu importe que je sois chétif et craintif, la Légende fera tout par elle-même.” Mais ce “rôle fabuleux” qu’on lui colle fait aussi son malheur. En effet, cette légende est une aliénation de plus : “Un jour j’ai compris que mon histoire ne m’appartenait pas. Elle circulait sans moi.” C’est pour cette raison que sa libération, au prix de tractations diplomatiques qu’il condamne, ne le libère pas. Il se rend compte de quelque chose de terrible : “Après la prison il n’y a pas de retour.” Il est contraint de l’admettre, même après avoir recouvré la liberté de mouvement : “Je suis encore un prisonnier”, “Mon malheur n’est […] pas fini. Il me suivra jusqu’au dernier jour.”
Un pion dans la machine diplomatique ?
C’est là que j’ai compris la rancœur et même la rage qui semblent l’animer aujourd’hui. Selon lui, “la France et l’Allemagne croient m’avoir libéré mais la victoire appartient en totalité à Monsieur Tebboune”, le président algérien, avec qui les pouvoirs publics ont négocié avant d’opérer un rapprochement diplomatique. Après avoir servi de victime expiatoire à la dictature algérienne, il s’est senti utilisé dans un jeu politique. C’est aussi le sentiment qu’ont eu les nombreux dissidents soviétiques, graciés en 1987 par Mikhaïl Gorbatchev, mais jamais réhabilités ni rétablis dans leurs droits. Cette fureur s’exprime également face aux critiques qui ont fusé après sa rupture avec son éditeur historique Gallimard et son passage chez Grasset, maison appartenant à Vincent Bolloré qui en a profité pour écarter son PDG Olivier Nora. Là encore, il a certainement ressenti avec douleur sa nouvelle condition de prisonnier : pion dans une discussion entre États, puis d’une polémique qui lui semble ridicule après ce qu’il a vécu.
Bien nommer les choses…
La Légende est placée sous le signe d’Albert Camus, qu’ont inspiré les paysages de Tipaza, proche de la prison où était enterré Sansal. Le philosophe écrivait que “mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde”. Mais la leçon de Boualem Sansal est amère : “Mon histoire nous apprend aujourd’hui que bien nommer les choses, c’est ajouter tout autant au malheur du monde”, à quoi il faut adjoindre une autre conséquence imprévue : “Bien nommer les choses fait le malheur de celui qui prend sur lui de les nommer et ceux qui prennent sur eux de l’écouter.”
Si Boualem Sansal n’atteint pas la vision solaire d’Albert Camus, c’est parce qu’il est toujours Sisyphe : parvenu à rouler son rocher au sommet de la montagne, il constate qu’il chute dans un enfermement encore plus étouffant. Il n’est malheureusement pas au bout de ses peines, car il y a sans doute encore une prison dont il n’a pas encore senti les murs. C’est celle du rapt symbolique que l’écosystème Bolloré a effectué en l’amenant chez Grasset ou dans les pages du JDD, lui assignant le rôle de chantre d’une France décadente et trop islamisée.
Je pense que ce n’est que lorsqu’il s’en apercevra qu’il recouvrera, après son expérience traumatique, sa pleine liberté, et que nous pourrons enfin dire, en paraphrasant Camus : il faut imaginer Sansal heureux. »
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